La miséricorde

N° 243 Janvier - Février 2016*

Éditorial: Éric de Moulins-Beaufort : « Si vous aviez compris… »

Thème : La Miséricorde

Thomas Söding : Une question de miséricorde – La parabole du fils prodigue (Luc 15,11-32)

Si la parabole de l'enfant prodigue est une des plus connues et des plus commentées des paraboles de Jésus, ce n'est pas seulement à cause de la complexité de l'histoire, de ses rebondissements et de sa fin ouverte à différentes possibilités, mais aussi parce qu’elle décrit en profondeur ce que peut être la miséricorde de Dieu. Elle est, selon l'auteur, comme un condensé de l'Évangile tout entier.

Olivier Artus : « Miséricorde » et « Charité » dans les Traditions d’Israël

Le vocabulaire de la miséricorde, qui est assez diversifié dans l’Ancien Testament, y introduit un horizon nouveau, que l’on pourrait définir par les mots de « gratuité », ou de « compassion ». La miséricorde concerne tout à la fois les relations entre membres de la communauté des croyants, et la relation qui unit Israël à son Dieu. Elle n’efface pas l’idée de justice ni le principe de proportionnalité, mais, en venant s’y adjoindre, elle introduit une autre logique : celle du pardon et de la charité. 

Serge-Thomas Bonino : Justice et miséricorde de Dieu selon saint Thomas d’Aquin

Au croisement fécond de la méditation raisonnée sur l’économie biblique du salut et de la réflexion métaphysique sur les perfections de l’Être même subsistant, la théologie de saint Thomas d’Aquin explique en quel sens, analogique, les attitudes fondamentales de miséricorde et justice doivent être attribuées à Dieu en tant que tel. La miséricorde apparaît alors comme la forme que prend l’amour toujours créateur de Dieu lorsqu’il est confronté au mystère du mal et la justice exprime la cohérence interne de cet amour. Comme il ressort du mystère de notre rédemption par le Christ, la satisfaction des exigences de la justice de Dieu demeure ainsi radicalement subordonnée à la manifestation de sa miséricorde.

Florent Urfels : La miséricorde, un lieu commun

La difficulté à concilier pratiquement la justice de Dieu et sa miséricorde peut conduire à une présentation galvaudée et pastoralement dangereuse de cette dernière. Le sacrement de la miséricorde, c’est-à-dire l’existence d’une miséricorde en forme sacramentelle, préserve de ce danger et révèle quelque chose de décisif sur la relation unissant l’homme à son Créateur et Sauveur.

Pascal Ide : « L’amour plus puissant que le mal »– La miséricorde selon saint Jean-Paul II

Après avoir montré que le thème de la miséricorde divine traverse à la fois la vie et l’enseignement de Karol Wojtyla – Jean-Paul II, l’article cherche à la définir. Pour cela, il s’interroge d’abord sur la possibilité d’une telle définition. Puis, à la suite de l’encyclique Dives in misericordia, il en propose une – « L’amour plus puissant que le mal ». Enfin, il étudie les relations complexes que l’amour miséricordieux entretient avec la justice.

Roch A. Kereszty : Les oeuvres de miséricorde

Pour être chrétienne, la miséricorde ne peut se contenter d’ « oeuvres » concrètes. Elle requiert d’abord de reconnaître le Christ en celui qui souffre, et ensuite de se savoir soi-même un pécheur qui doit accueillir la miséricorde divine pour la transmettre. Cette ouverture spirituelle ne remplace pas le service effectif des plus démunis, et en fait au contraire un impérieux devoir.

Irène Fernandez : La miséricorde du Père Brown

Il faut distinguer la miséricorde de la pitié : alors que celle-ci instaure fatalement une supériorité entre celui qui éprouve ce sentiment et l’objet de sa pitié, celle-là maintient les deux êtres sur un plan d’égalité : leur commune humanité. Chesterton l’illustre grâce au personnage du Père Brown qui résout les enquêtes policières parce que, dans une démarche de miséricorde, il se met dans la peau du criminel, éprouve ses sentiments et devine ainsi sa démarche. 

Patrick Piguet : La miséricorde au carrefour des voies romanesques – Esquisse d’une lecture de Crime et Châtiment

Dans Crime et Châtiment, nul message à déchiffrer sur la nécessité de la miséricorde. En effet, Dostoïevski, par sa narration polyphonique, fait entendre des voix discordantes à son sujet. L'unique fil d'Ariane devient alors l'espérance d'une rédemption. Elle se fait jour à la lecture d'une page d'évangile qui révèle les deux héros à eux-mêmes et montre le lien intime entre miséricorde et résurrection.

Giuseppe Capograssi : Des Pensées à Giulia

Il est une part de l’oeuvre plus secrète encore que la part philosophique et juridique de Giuseppe Capogrossi, l'un des philosophes italiens les plus importants de la première moitié du xxe siècle, c’est celle que constituent les quelque 2 000 lettres qu’il écrivit à Giulia Ravasi durant les longues fiançailles qui précédèrent leur mariage en 1924. 2 000 lettres : une lettre par jour, comme la respiration et le sourire de la pensée. Christophe Carraud, traducteur et éditeur de G. Capograssi, en présente ici un choix.

Serge Landes : Les Cieux qui s’ouvrent – Sur le pardon de l’impardonnable

Jacques Derrida et Paul Ricoeur : deux philosophes pour méditer la difficulté du pardon, « scandale » ou « folie » pour la raison, paradoxe d’un impossible réalisé. C’est que la victime du crime peut ne pas pardonner. La grâce divine qui permet le pardon ne fait pas nombre avec les raisons humaines : aussi les difficultés des philosophes à penser le pardon invitent-elles à user avec prudence et précision des pensées post-modernes ou herméneutiques en situation théologique.

Simon Icard : Faire grâce pour rendre juste – Réflexions sur un refoulement théologique

La pensée chrétienne n'est-elle pas tentée d'oublier que Dieu a la puissance de transformer et de renouveler l'homme ? Méditer ce refoulement est peut-être l'occasion d'être libéré de certaines alternatives stériles, entre lesquelles le chrétien serait sommé de choisir. 


Nous remercions Philippe Saudraix, Jean Duchesne et Christophe Carraud pour leur concours gracieux comme traducteurs.

« Si vous aviez compris… »

Éric de Moulins-Beaufort

« Si vous aviez compris ce que signifie : “C’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice”, vous n’auriez pas condamné ceux qui n’ont pas commis de faute. En effet, le Fils de l’homme est maître du sabbat » Matthieu 12, 7-8

 

L’ « Année sainte de la miséricorde » a été ouverte par le pape François le 8 décembre dernier et elle sera conclue par lui à Saint-Pierre-de-Rome le 20 novembre 2016, solennité du Christ-Roi. Dans les diocèses, elle courra du 13 décembre 2015, 2e dimanche de l’Avent, au 13 novembre 2016, 33dimanche du temps ordinaire. Toute l’année liturgique sera ainsi vécue sous le signe de la miséricorde, ce qui devrait colorer la célébration de tous les mystères de la foi, et l’on peut espérer que l’intelligence de ceux-ci et leur mise en oeuvre dans la vie concrète de l’Église et des baptisés en seront définitivement renouvelées. Il est capital de ne pas oublier que le pape François veut ainsi solenniser le 50e anniversaire de la conclusion du concile Vatican II. Plus que des événements mémoriels, le Saint-Père offre à l’Église une voie pour qu’elle entre plus exactement encore dans la posture nouvelle que le Concile a dessinée pour elle et qui a été aussi symbolisée par l’expression de « nouvelle évangélisation ». L’intérêt de la thématique de la miséricorde est qu’elle concerne avant tout Dieu lui-même, le Dieu vivant, celui qui s’est révélé à Israël et qui donne à sa révélation sa « plénitude » et son « médiateur » dans le Christ Jésus, selon la forte expression de la constitution Dei Verbum (no2). Parler de miséricorde oblige à contempler Dieu et à considérer comment son dévoilement transforme l’attitude de ceux qui le reçoivent à l’égard des autres et d’eux-mêmes et du monde. « Miséricordieux comme le Père » proclame le verset retenu pour expliciter cette année jubilaire. Le pape François poursuit par cette initiative la stratégie de ses prédécesseurs, conduisant l’Église dans le xxie siècle ; après le grand jubilé de l’an 2000 préparé, pensé, vécu avec tant d’intensité par saint Jean-Paul II et les années « Saint Paul » puis « de la foi » voulues par le pape Benoît XVI, cette « année sainte » hors-série encourage les baptisés et l’Église dans son ensemble, en toute sa structure hiérarchique et sacramentelle, à s’engager dans la mission confiée par le Sauveur, telle qu’elle doit s’exercer dans les conditions particulières du nouveau millénaire de l’histoire humaine. Une vision théologique de l’histoire se dessine peu à peu, plus encore, ou mieux encore, qu’une stratégie : le temps qui passe, les siècles qui s’écoulent, ne voient pas seulement s’éloigner l’événement fondateur avec le risque que son effectivité s’émousse, cela est trop banal, c’est le sort de toutes les réalités humaines ; le temps long de l’histoire, très long même, fait participer l’Église et, en elle, chacun de ses membres, toujours plus étroitement à l’action salvifique du Dieu créateur qui fait miséricorde aux hommes pécheurs.

Parler de miséricorde, c’est avant tout parler de Dieu comme Dieu apprend à ceux qu’Il a choisis à le connaître et à oser parler de Lui. La miséricorde n’est certes pas la projection en Dieu d’une qualité humaine, de la gentillesse par exemple ou de la compassion dont l’État démocratique moderne aime se targuer, puisqu’il a renoncé ou prétend avoir renoncé à la dureté consubstantielle [...]

 

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