La différence sexuelle

N° 187 Septembre - Décembre 2006 - Page n° 9

M. Olivier BOULNOIS Nous naissons homme ou femme

éditorial

Face aux pressions idéologiques, il importe d'argumenter rationnellement : nous naissons homme ou femme, même s'il est parfois difficile de l'assumer.

Le texte complet est joint.

PENDANT des millénaires, la question de l’identité sexuelle allait de soi. Mais dans les sociétés occidentales, la perspective de la mort a reculé, l’urgence de la reproduction a diminué, et la sexualité est devenue un problème pour l’homme. Les incertitudes se multiplient. La revendication d’une égalité sociale entre hommes et femmes conduit souvent à l’indifférenciation.

Les sciences humaines montrent que la répartition des tâches entre hommes et femmes varie, aussi bien dans le temps (pour l’histoire) que dans l’espace (pour l’anthropologie). La psychanalyse révèle que l’individu ne parvient à son identité sexuelle qu’à travers des identifications fantasmatiques. La fécondation in vitro permet techniquement une reproduction sans rapport sexuel.

Les revendications homosexuelles, bisexuelles ou transsexuelles introduisent le trouble dans les identités stables. Le fantasme du clonage fait miroiter la possibilité d’une reproduction unisexe. Et nous ne sommes pas au bout de nos crises.

Alors que les médias étalent complaisamment les tourments humains, et que nos contemporains sont saturés d’émotions sur cette question, ce numéro entend proposer une réflexion de fond. Il souhaite livrer un débat argumenté et rationnel. Il tente de cerner la différence entre l’homme et la femme dans un discours valable pour tous, et non seulement pour ceux qui se réclament de la foi chrétienne.

Car la différence sexuelle met en jeu l’humanité de l’homme, aujourd’hui et partout. – Certes, la tradition juive et chrétienne ne peut être ignorée dans ce débat. Elle ne le sera évidemment pas dans (p.9) ce numéro, mais à titre de fondement de notre société dite occidentale, et à partir d’une argumentation raisonnée [[Voir dans ce cahier l’article de Jean-Baptiste Édart et celui d’Antoine Birot, p. 83 et 123.]]. Les adversaires d’une identité sexuelle fixe s’appuient au fond sur deux présupposés :

 

1. Tout est arbitraire.

Les identités sexuelles seraient des conventions, élaborées par l’histoire et par les sociétés, et donc librement révocables. Le concept de « genre » a été inventé pour cela : de même que le genre grammatical dépend de l’arbitraire d’une langue et d’une société, opposer le « sexe biologique » à « l’identité du genre », c’est déjà insister sur la dimension sociale et conventionnelle des différences entre les sexes.

Il faut concéder, bien sûr, que la distribution des tâches entre les deux sexes s’insère dans une construction sociale. Mais cela ne signifie pas qu’il s’agisse d’une fiction arbitraire, dont l’homme pourrait désormais se passer. – D’abord, ce montage institutionnel est indispensable.

Il organise chaque société selon une parole fondatrice, généalogique et structurante. L’interdit de l’inceste, représenté par le mythe d’OEdipe et impliquant la différence des sexes, indique précisément une Loi qui structure toutes les sociétés. – Ensuite, la différence sociale, historique, politique, se greffe sur une différence ontologique. Comment penser celle-ci ? L’homme n’est pas la femme, et la femme n’est pas l’homme, mais en quoi consiste leur différence [[Voir l’article d’Olivier Boulnois, p. 21.]]?

 

2. L’humain est pure liberté.

Le premier présupposé a pour corrélat l’idée que l’homme se crée lui-même, et n’a pas de nature. Il se forgerait lui-même son identité, y compris dans la sphère de la sexualité. Toute norme imposée à cette liberté apparaît alors comme répressive. La sexualité désigne d’abord une scission (sexus), une coupure, une insuffisance. Or le sujet narcissique veut s’affranchir de toute limite. L’homme se rêve homme total, non-divisé, caméléon métaphysique, capable de devenir toutes les identités. Et nos sociétés démocratiques reposent sur l’idée que l’individu pourrait décider librement de toutes les lois qui l’obligent. Rousseau le disait : en n’obéissant qu’à lui-même, l’homme n’obéit à personne. Ainsi, pour l’autocréation de l’homme par l’homme, la différence(p.10)sexuelle devient le libre choix d’une orientation. Une société libre ne pourrait-elle pas s’organiser de façon à permettre à chacun de réaliser ses fantasmes ? Pourtant, l’homme ne naît pas libre, il le devient. Si nous refusons de l’admettre, c’est parce qu’il nous faudrait reconnaître que nous naissons soumis à la violence des pulsions. Et que seules l’éducation, la loi et la raison ont fait de nous ce que nous sommes. Notre liberté doit admettre qu’elle n’est pas toute-puissante : nous ne nous donnons pas notre identité sexuelle par un acte libre. Bien au contraire, nous recevons de la nature notre corps, nos limites, notre matérialité sexuée. Reconnaître les différences, c’est d’abord être capable de s’assumer soi-même, dans sa finitude [[Voir les articles de Tony Anatrella et Pierre Benoît, p. 49 et 67.]]. C’est aussi savoir que la loi est notre alliée sur le chemin de la liberté. Certes, la différence sexuelle est liée à la loi. Mais précisément, en bridant notre pulsion narcissique, la loi est ce qui nous aide à accéder à la raison et à la liberté.

La réflexion rejaillit alors sur les fondements de la politique : comment les citoyens d’une démocratie planétaire pourraient-ils admettre qu’il existe des lois fondamentales aux sources de notre liberté, et qu’on ne peut soumettre au débat qu’en ébranlant ce qui rend possible la société démocratique elle-même ? Puisse ce numéro double rappeler cette évidence, obscurcie par bien des enjeux idéologiques : même s’il est parfois difficile de l’assumer, nous naissons homme ou femme.

 

Olivier BOULNOIS

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