Rerum Novarum est-il un texte libéral malgré lui ?

Monsieur Jean-Gabriel PIGUET
La propriété - n°306 Juillet - Aout 2026 - Page n° 65

Rerum novarum est-il un texte libéral malgré lui ?

« Il est pour le moins regrettable que l’encyclique des travailleurs commence par une telle apologie de la propriété, » concédait le jésuite Oswald von Nell-Breuning dans sa synthèse sur les grands textes de la doctrine sociale 1. Cette remarque pourrait résumer à elle seule la gêne qui affleure dans les discours des défenseurs les plus zélés de l’héritage de Léon XIII. À leurs yeux, nul ne saurait remettre en cause l’autorité et la fertilité de ce texte, Nell-Breuning encore moins qu’un autre. C’est bien lui qui suggère à Pie XI de répondre directement dans Quadragesimo anno à ceux qui reprochent à Léon XIII d’avoir « laissé s’infiltrer dans l’enseignement des théologiens un concept païen de la propriété » et pris « le parti des riches contre les travailleurs non-propriétaires 2 ». C’est encore lui qui soutient que cette « calomnie » tient en grande partie à des erreurs de traduction3. Néanmoins, comme le souligne Ernest L. Fortin, c’est également lui qui concède que « la doctrine de la propriété privée porte de façon évidente la marque de l’esprit qui prévalait à cette époque », celui du libéralisme 4, sans parvenir à concilier ces deux affirmations.

Depuis les années 40, l’embarras dont Nell-Breuning se fait l’écho s’est d’autant moins dissipé que, d’une part, l’étude des sources de Rerum novarum a bel et bien confirmé cette « évidence » et que, d’autre part, le Magistère a depuis entamé une critique du libéralisme économique ciblant précisément sa compréhension « absolutiste » de la propriété et fondée sur la conviction que l’encyclique de 1891 armait la doctrine d’une justification alternative de la propriété et de ses limites morales. Déjà dans Quadragesimo anno, Pie XI présente Rerum Novarum comme une condamnation des « idoles du...


 1 Oswald von NELL-BREUNINGder Kirche, Erlaüterungen der , Soziallehre lehramtlichen Dokumente, Vienne, Europaverlag, 1977, p. 33, notre traduction.

 2 PIE XI, Lettre encyclique Quadragesimo anno, 15 mai 1931, §51, §44.

 3 Oswald von NELL-BREUNING, op. cit.,p. 43.

 4 Ibid., nous soulignons, notre traduction. Voir le commentaire d’Ernest L. FORTIN, «“Sacred and Inviolable” : Rerum Novarum and Natural Rights », Theological Studies, 53-2, 1992, p. 21.Notons que Nell-Breuning ne dit pas explicitement que le « Zeitgeist» en question est le libéralisme. Il est toutefois peu probable qu’il fasse référence au marxisme ou au socialisme.


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