L'Europe unie et le christianisme

N° 179 Mai - Juin 2005 - Page n° 9

M. Olivier CHALINE L'Eglise et l'Europe en voie d'union : quelles présences de l'une à l'autre ?

Éditorial

Nous demander ce qui unit ces Européens de plus en plus nombreux et appelés à l'être plus encore, au gré des entrées de nouveaux pays membres ?

Le passé chrétien de l'Europe est là . Ne pas lui accorder droit de cité dans une constitution ou dans les usages politiques ne peut rien contre cette évidence historique qu'on peut ne pas aimer, mais qu'il est risible de nier.

 Tout l'article, pages 9-13, est joint

Il y a exactement quinze ans, dans l’année qui suivit la chute du Mur, Communio publia un premier numéro sur l’Europe. Plusieurs thèses y étaient affirmées. La première était que les Chrétiens ont à témoigner de deux affirmations surprenantes qui permettent à l’Europe de garder son contenu spirituel : Dieu et l’homme que tout sépare, se sont unis dans le Christ, le temporel et le spirituel, que tout invite à converger, doivent être distingués. Une deuxième consistait à dire que la prospérité et la paix, ces deux fruits d’une réelle volonté politique qui donnent envie de rejoindre la communauté européenne, sont certes de très grands biens et forment un cadre favorable à la vie civique, mais qu’elles ne pouvaient tenir lieu de contenu. Celui-ci ne peut venir que de la culture et de la foi. Il importait dès lors que ce cadre ne devînt pas une prison et qu’on ne cherchât pas à demander à l’Europe comme entité politique ce qu’elle ne pouvait pas donner. Elle est un moyen au service de la liberté des enfants de Dieu. Enfin l’accent était mis sur le rôle joué par les papes du XXe siècle pour lui faire redécouvrir son unité spirituelle dans la fidélité à ses « racines chrétiennes » comme pour lui rappeler son orientation vers l’au-delà de l’histoire, la Jérusalem céleste de l’Apocalypse[Revue catholique internationale Communio, XV, 3-4 mai-août 1990, L’Europe.

Voir, en particulier les articles de Rémi BRAGUE, « L’Europe et le défi chrétien », de Thierry BERT «“Faire l’Europe”. Pourquoi faire ? », de Roland HUREAUX « Christianisme et laïcité dans l’héritage européen », d’Ysabel DE ANDIA « Les racines chrétiennes de l’Europe », de GUY BEDOUELLE, « Une certaine idée de l’Europe. Le Saint Siège, acteur et témoin de l’histoire européenne », ou encore de Joël-Benoît D’ONORIO, « Pouvoir spirituel et pouvoir temporel dans l’Europe contemporaine ».]]. p.9)

Quinze ans après, l’Europe est en voie d’unification non seulement économique mais politique. Notre propos n’est pas de nous prononcer pour une forme institutionnelle plutôt que pour une autre, mais de nous demander ce qui unit ces Européens de plus en plus nombreux et appelés à l’être plus encore, au gré des entrées de nouveaux pays membres. Peut-on encore parler d’une unité spirituelle de l’Europe ? Autrement dit quel est le contenu de ce cadre de paix et de prospérité qui se trouve mis en place, bon an mal an, dans les controverses que nous connaissons ? Qu’est-ce que l’Église peut lui apporter de décisif et de vital ?

Dans une mutation aussi importante pour les Européens, elle qui est liée de manière aussi fondamentale à l’histoire de ce continent sans jamais s’y être limitée, elle a des choses à rappeler. Sans elle, l’Europe n’aurait jamais été ce qu’elle a été, ni dans ce qui a formé la vie de tant de générations, ni dans ce qui fut diffusé à l’ensemble du monde. Le passé chrétien de l’Europe est là. Ne pas lui accorder droit de cité dans une constitution ou dans les usages politiques ne peut rien contre cette évidence historique qu’on peut ne pas aimer, mais qu’il est risible de nier. Cela a eu lieu, cela existe et on ne pourra rien contre, à moins de transformer l’unification politique du continent en un processus idéologique d’exclusion de tout contenu spirituel. Pourtant, l’Église ne revendique aucune tutelle sur la communauté européenne. Respectant la légitime autonomie de l’ordre civil, elle n’a pas de préférence pour une solution institutionnelle ou constitutionnelle, et n’entend pas se mêler de la vie politique du continent.

Son intervention est d’une autre nature : faire en sorte que l’Europe ait un avenir, en rappelant que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu, ainsi que le Christ l’a rétorqué au tentateur dans le désert. Ce faisant, elle remplit une tâche qui importe pour toute l’humanité, croyante ou non, européenne ou non. Personne au monde n’a à gagner à l’avènement d’une Union européenne qui refuserait, par principe, de voir dans ses habitants autre chose que des consommateurs, fussent-ils de vie politique.

 

Car, au-delà des discordes sur la constitution européenne, il y a urgence et la situation est, à cet égard, autrement plus pressante qu’il y a quinze ans. L’euphorie de la chute du Mur et de la fin du glacis soviétique est retombée. Bien des problèmes sont apparus depuis et d’autres ne sont encore qu’à l’état latent, défis redoutables pour demain. Pour Jean-Paul II, l’Europe fut non seulement une grande préoccupation, mais aussi – et de plus en plus – une source de déception [[Voir dans le présent numéro l’article d’Aldino Cazzago, « Jean-Paul II : l’Europe dont je rêve », p. 15. ]]. Après le synode de 2003 qui permit de faire le point avec les évêques sur la situation spirituelle du continent, l’exhortation Ecclesia in Europa a dressé de manière éloquente le bilan d’une situation qui, pour ne pas être dépourvue de signes encourageants, est déjà inquiétante à bien des égards [[Sur le synode européen de 2003, voir Ysabel de Andia, « Ecclesia in Europa », p. 27. ]].

Il y a urgence, tant est visible « un besoin accru d’espérance, capable de donner un sens à la vie et à l’histoire, et d’aider à marcher ensemble », la situation de l’Europe étant « marquée par de graves incertitudes dans les domaines culturel, anthropologique, éthique et spirituel » [[Ecclesia in Europa, § 3 et 4.]]. Le constat est net et précis : il y a tout d’abord l’obscurcissement de l’espérance et la « perte de la mémoire et de l’héritage chrétien », la rupture avec le passé refermant le présent sur lui-même. L’ensemble est accompagné « d’une sorte d’agnosticisme pratique et d’indifférentisme religieux, qui fait que beaucoup d’Européens donnent l’impression de vivre sans terreau spirituel et comme des héritiers qui ont dilapidé le patrimoine qui leur a été légué par l’histoire ». Il y a ensuite la peur d’affronter l’avenir, la fragmentation diffuse de l’existence, l’envahissement du sentiment de solitude, l’affaiblissement croissant de la solidarité entre les personnes. Au total, « la culture européenne donne l’impression d’une “apostasie silencieuse” de la part de l’homme comblé qui vit comme si Dieu n’existait pas » [[. Ecclesia in Europa, § 9.]].

On peut dès lors se demander si, dans le processus d’élargissement en cours, l’Europe a encore une unité spirituelle et une épaisseur historique, à tout le moins dans la tête de ses principaux dirigeants. On compense l’inconsistance par l’extension indéfinie devenue sa propre fin. Mais que trouve-t-on sous les étoiles (d’inspiration mariale) du drapeau européen ? un processus d’autodestruction déjà bien avancé ? la mort sous la consommation et le tapage ?

L’Église, qui ne se résout pas à un tel devenir de l’Europe, ne se contente pas d’un diagnostic mettant en évidence les progrès du (p.11) nihilisme. Elle rappelle, à temps et contretemps, ce message qu’elle n’a pu inventer et qui n’est donc pas un instrument de pouvoir : l’Évangile du salut offert aux hommes par le Ressuscité. Elle explique sans se lasser à quelles conditions l’Europe, pour le bien de tous, évitera son suicide [[Voir l’article d’Olivier CHALINE, « Ni maîtresse, ni servante : l’Église et l’Europe en voie d’union », p. 49.]].

Après les tragédies de deux conflits mondiaux suscités par les nations européennes, une partie de celles qui avaient échappé à la domination soviétique cherchèrent dans une idée réconciliatrice la paix et la prospérité. La plupart de leurs gouvernants étaient des chrétiens et même des catholiques. N’avait-on pas dénoncé à l’époque « l’Europe vaticane » ? Reconnus ou non « Pères de l’Europe », des hommes tels que Adenauer, Schuman, de Gasperi, Pie XII, de Gaulle..., dans leurs approches différentes, avaient compris que la paix du continent et la reconstruction économique passaient par le pardon des offenses, la confiance mutuelle et pas mal de pragmatisme dans le souci des intérêts nationaux. Le résultat fut une paix durable, telle qu’il ne s’en était plus vu depuis le XIXe siècle et la prospérité de la moitié occidentale du continent.

Mais si l’Europe réunie, quinze ans après la chute du Mur, ne voit plus que ces résultats en ignorant l’espérance qui les avait fait obtenir, elle perdra, en une génération, et la paix et la prospérité. « Que doit faire l’Europe pour répondre à sa mission positive ? Que doit-elle éviter pour ne pas dévier de sa vraie nature vers un comportement contre nature toujours possible ? » demandait le cardinal Ratzinger lors du millénaire de la ville de Spire[[Cardinal Joseph RATZINGER, « L’Europe – Espoirs et dangers », Un tournant pour l’Europe ? Diagnostics et pronostics sur la situation de l’Église et du monde, trad. fr., Paris, 1996, p. 109. Il mettait en évidence avec force deux thèmes qui ont contribué à jeter le doute sur l’idée européenne : « Ce fut d’abord la dégradation grandissante de cette idée en une arithmétique purement économique qui, certes, a augmenté de plus en plus la puissance économique de l’Europe dans le monde, mais a réduit les grands objectifs moraux à la multiplication des biens, les rabaissant à une pure logique de marché. Cela eut déjà pour conséquence, à l’intérieur de l’Europe même, une espèce de révolution culturelle : une standardisation non seulement des marchandises mais aussi de l’expression spirituelle, qui menace d’aboutir à un affadissement de l’âme et à une uniformisation de la pensée, selon une mesure jusqu’alors inconnue. » L’autre source de doute est la manière dont l’Europe a exporté aux pays en voie de développement sa conception de leur bonheur. Engendrant colère et désolation, « elle a commencé à douter d’elle-même. Sa propre richesse lui a donné un sentiment de culpabilité. L’eurocentrisme est devenu un reproche et l’histoire des triomphes de l’Europe est devenue dès lors une histoire de ses péchés », op. cit., p. 107.]]. Éviter les (p.12) deux péchés commis par l’Europe à l’époque moderne : le nationalisme et le totalitarisme de la raison technique qui va de pair avec la destruction de la conscience morale. Comment l’Église peut-elle aider l’Europe à se prémunir de la tentation d’autodestruction, qui, sous d’autres formes, morales et démographiques, n’est pas moins forte que lors des deux guerres mondiales ? En étant pleinement elle-même. « Elle doit d’abord faire absolument ce qui lui revient, répondait le futur Benoît XVI ; satisfaire à la mission dans laquelle réside son identité : faire connaître Dieu et proclamer son Royaume.

C’est ainsi et seulement ainsi que se crée l’espace spirituel dans lequel le principe moral recouvre son existence, bien au-delà du cercle des croyants[[« Un tournant pour l’Europe ? », op. cit., p. 161.]]. » Plus l’Église sera catholique, en étant, comme son nouveau pontife, à l’écoute du Christ, et plus elle aidera l’Europe à retrouver la capacité d’aimer, de croire et d’espérer. Pourbeaucoup d’Européens, le christianisme est la plus mal connue de toutes les religions [[Voir Rémi BRAGUE, «Le christianisme comme forme de la culture européenne », p. 41.]]. La Trinité est ignorée d’eux, tout comme la rédemption. Jean-Paul II l’avait affirmé dans Ecclesia in Europa : «L’Europe réclame des évangélisateurs crédibles, dans la vie desquels resplendisse la beauté de l’Évangile, en communion avec la croix et la résurrection du Christ. [[Ecclesia in Europa, § 49.]] » Qu’ils évangélisent la culture européenne et lui rendent la mémoire est une tâche pressante et qui importe au monde entier. Mais c’est déjà un remarquable signe d’espérance que le Saint-Esprit et les cardinaux aient choisi, comme évêque de Rome et pasteur universel, un grand théologien venu du cœur de la vieille Europe[[Voir le dossier « De Jean-Paul II à Benoît XVI », p. 77.]].

Olivier CHALINE

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