Paul Victor DESARBRES et Jean-Baptiste ARNAUD
L'homélie
-
n°304
Mars - Juin
2026 - Page n° 9
Editorial Paul-Victor Desarbres, Jean-Baptiste Arnaud : L’homélie : la Parole au cœur
L’homélie, cette prédication qui suit la proclamation de l’évangile dans la liturgie romaine, tantôt touche les cœurs, tantôt n’apporte qu’un morne ennui. Pauvres paroles ! pense-t-on alors sur les bancs comme à l’ambon – la faute au prédicateur, à la formation qui a manqué, et donc aux formateurs, mais aussi à l’assistance et à toute la communauté (que ou qui vient-on écouter au juste ?). Le Directoire sur l’homélie publié par la Congrégation pour le culte divin en 2014 est un bon exemple de ces documents officiels qui dressent un constat peu amène. Sommes-nous trop ambitieux ? On pourrait même penser que c’est une question qu’affronte le catholicisme moderne, à la remorque d’un christianisme réformé déjà bien frotté à la question de la prédication. Ou que c’est un fruit de l’ouverture de la table de la parole, de la multiplication du nombre de lectures permises par le nouveau lectionnaire dans la liturgie romaine post-conciliaire.
Nihil novi...
Un détour historique permet cependant de mettre les choses en perspective : comme le montre Nicole Bériou, l’homélie est une pratique anciennement attestée dans la liturgie eucharistique, même si sa place a varié, et qu’elle s’est parfois même trouvée isolée de la messe proprement dite 1. Au Moyen Âge comme aujourd’hui, on s’est interrogé sur la capacité des pasteurs à prêcher – et l’on a imaginé le recours aux ordres prêcheurs comme une solution aux insuffisances du clergé séculier (avis aux amateurs : la solution existe encore). Les paramètres du problème sont différents, mais l’insuffisance n’est pas nouvelle sous le soleil.
Ce cahier ne propose pas de se lamenter, mais plutôt de réfléchir à nouveau à la prédication et à l’homélie en particulier, à ce qui fait leur réussite, bien indépendamment de qualités que l’orateur ne doit pas
pour autant négliger. Parfois, on se presse pour écouter tel orateur qui prêche bien. Parfois encore, dans un flot de paroles qu’on écoute distraitement, une parole surgit qui frappe, qui persiste et qui nourrit
pour des jours et des jours. C’est que la pauvreté ne constitue peut-être pas le principal problème, et qu’on ne peut en rester à son aspect contingent : elle dépasse toujours les capacités de celui qui la
prononce.
Qui parle... et de qui ?
Comme l’écrit le Directoire de 2014 en citant Verbum Domini et Evangelii Gaudium, l’homélie a une « signification sacramentelle » (no 4) et un « caractère quasi-sacramentel » (no 6). Le but de ce cahier est d’explorer ces formulations, de mieux les fonder, de les discuter aussi. Par là, on espère mieux expliciter le lien entre l’homélie et la célébration de la messe.
De quoi l’homélie est-elle le sacrement ? Pour répondre, il nous faut en revenir aux Écritures, à l’évangile surtout, et à son inspiration. Au Moyen Âge et à l’époque moderne, suivant une analogie assez vertueuse, l’homélie est désignée comme proclamation de l’évangile 2. Une quasi Écriture sainte ! L’homélie, écrit Benoît XVI, est l’Écriture en acte, un « actualisation du message scripturaire, de telle sorte que les fidèles soient amenés à découvrir la présence et l’efficacité de la Parole de Dieu dans l’aujourd’hui de leur vie » (Verbum Domini 59). Comme le souligne le Frère Olivier-Thomas Venard, l’actualisation n’est pas la pure et simple transposition de l’Écriture à l’actualité, ou aux modes du temps, mais plutôt la mise en acte de possibilités réelles que l’on perçoit dans l’Écriture 3. Il s’agirait non de traiter d’un sujet passé en lui redonnant un lustre ou une pertinence qu’il n’a plus, mais de détecter, et donc de manifester le Christ pour aujourd’hui. Car c’est lui l’éternel aujourd’hui, celui dont l’actualité ne fait aucun doute.
Du reste, dans la liturgie de la messe, l’homélie peut être comprise, analogiquement, comme un moment d’incarnation. Celui qu’on va recevoir vient de parler. Survient alors une parole pour dire que ce qu’on a entendu va devenir corps du Christ – une étape dans cette manifestation eucharistique de la parole qu’on vient d’entendre, avant qu’elle ne devienne substantielle. Le prédicateur n’est pas là pour répéter ce qui a été lu, mais pour montrer en quoi ce qui a été lu est audible : tel est l’acte de présence. Il actualise ce qui été lu précisément parce que celui qui a été évoqué dans les lectures va s’actualiser lui-même.
Une parole qui souhaite le salut
L’homélie est donc sans doute souvent christocentrée, même de façon implicite, par la préparation qu’elle suppose, par les effets qu’elle produit – de façon explicite aussi, par les thèmes qu’elle traite, – même si elle se trouve être, par là même, œuvre de l’Esprit saint. Un récent numéro de Communio incitait à prêcher les fins dernières 4. C’est que l’homélie, comme le rappelle le Père Nicolas Steeves, est d’essence sotériologique ; elle est habitée par l’urgence de faire comprendre ce qui se joue dans l’annonce de l’évangile qui vient d’avoir lieu et dans l’eucharistie qui suit 5. Le Père Pierre Molinié 6 nous montre, à travers l’exemple de ce qui constitue probablement la première homélie chrétienne 7, la seconde lettre de Clément de Rome, que l’enjeu du salut est au cœur du propos de ce texte, d’autant plus touchant peut-être qu’il ne s’agit pas d’un chef d’œuvre littéraire. L’enjeu du salut du reste n’y est pas individualiste, car la conversion espérée dans la prédication incorpore le fidèle, nous dit ce texte, à la « première Église ». Dans l’homélie aussi, l’eucharistie fait l’Église.
L’homélie, on le comprend, procède donc d’un véritable dialogue avec Dieu pour pouvoir espérer nouer un autre dialogue entre le prédicateur et l’assemblée dans ce même tête-à-tête. Elle est, selon les termes
de Jean-Marie Lustiger, un « acte spirituel », c’est-à-dire aussi un « acte d’Église », dans lequel célébration et prédication sont indissolublement liées 8. Même si la parole prêchée se développe selon des formes très libres, qui n’ont pas à être codifiées par avance, elle est bien un acte liturgique et rituel, dans lequel s’accomplit une réelle présence – celle du prédicateur intérieur dont parle Bossuet cité en exergue de ce numéro. Elle possède donc à ce titre une dimension sacramentelle.
On peut dès lors se demander qui peut et qui doit prêcher dans l’homélie. Le Père Louis de Frémont s’essaye à répondre à cette question sensible (disputée ?) 9 : même si l’on souhaite envisager des cas particuliers de délégation, il convient d’approfondir le lien privilégié qui existe non seulement entre la présidence de la célébration eucharistique et l’homélie, mais aussi entre le pasteur et son peuple, afin de mieux comprendre ce que signifie le service ou ministère de la Parole.
Que faire et comment ?
Sans chercher à multiplier les exemples, on trouvera dans ce cahier un dossier élaboré à partir d’un texte de Jean-Marie Lustiger que le Père Jean-Baptiste Arnaud analyse de façon minutieuse. La prédication de Jean-Marie Lustiger témoigne d’une sacramentalité dans laquelle l’acte de l’homélie dans la messe est signe et instrument de la mission de l’Église tout entière d’annoncer l’évangile en dehors de la liturgie. Ce ne sont que paroles mortes, si l’on ne suit pas le chemin qui mène le prédicateur face à l’Écriture et à celui qu’elle annonce, et qui permet ensuite d’y mener l’assemblée
On a volontairement éludé jusque-là la question concrète des moyens. La question cruciale est sans doute de savoir en quoi ces moyens participent à la sacramentalité de la parole. Au-delà des supports nombreux dont usent les prédicateurs en ligne (posts écrits, vidéos, enregistrement vocaux...), au-delà des aides ponctuelles (il est déconseillé de tout déléguer à l’IA, même si celle-ci peut-être un instrument de traitement de l’information) et des moyens techniques d’amplification, comment se préparer pour trouver et faire trouver, et donc rencontrer le Christ dans l’Écriture ?
Rien n’est possible sans médiation. Comme le rappelle Christophe Bourgeois 10, saint Augustin, dans le De Doctrina christiana, a proposé une synthèse intégrant la doctrine et les pratiques de la rhétorique gréco-latine au contexte du christianisme. Certes, pour Augustin, le premier texte à imiter est l’Écriture : la meilleure manière de se former à la parole est de lire, de suivre la Parole. Mais pour cela, il donne toute sa place à une discipline dont on a redécouvert depuis un demi- siècle toute la portée et la complexité et qui n’a rien d’artificiel. La rhétorique, telle qu’elle a été intégrée à la culture chrétienne, est un modèle irremplaçable pour saisir comment la Parole peut toucher l’intelligence, la sensibilité, mais encore le cœur – ou l’âme, sans la contraindre.
Cette doctrine cruciale héritée de la culture classique rend plus facile à concevoir un art qui s’adresse à la sensibilité et à l’intelligence, mais aussi au cœur ou à l’âme – sans contrainte ni manipulation. La place qu’on peut accorder à l’imagination dans l’homélie – un point que développe le P. Steeves 11 – s’inscrit dans le même héritage anthropologique défendant une harmonie entre la raison et les sens. L’imagination désigne notre capacité à nous forger des images. Et si prêcher, c’est dévoiler les réalités fondamentales, présentes ou à venir, non immédiatement visibles, prêcher, c’est réimaginer.
L’homélie la plus courte est toujours la meilleure. Ce cahier propose des pistes plus que des recettes : puisse le lecteur, auditeur ou prêcheur, rencontrer le prédicateur intérieur
Editorial Paul-Victor Desarbres, Jean-Baptiste Arnaud : L’homélie : la Parole au cœur
L’homélie, cette prédication qui suit la proclamation de l’évangile dans la liturgie romaine, tantôt touche les cœurs, tantôt n’apporte qu’un morne ennui. Pauvres paroles ! pense-t-on alors sur les bancs comme à l’ambon – la faute au prédicateur, à la formation qui a manqué, et donc aux formateurs, mais aussi à l’assistance et à toute la communauté (que ou qui vient-on écouter au juste ?). Le Directoire sur l’homélie publié par la Congrégation pour le culte divin en 2014 est un bon exemple de ces documents officiels qui dressent un constat peu amène. Sommes-nous trop ambitieux ? On pourrait même penser que c’est une question qu’affronte le catholicisme moderne, à la remorque d’un christianisme réformé déjà bien frotté à la question de la prédication. Ou que c’est un fruit de l’ouverture de la table de la parole, de la multiplication du nombre de lectures permises par le nouveau lectionnaire dans la liturgie romaine post-conciliaire.
Nihil novi...
Un détour historique permet cependant de mettre les choses en perspective : comme le montre Nicole Bériou, l’homélie est une pratique anciennement attestée dans la liturgie eucharistique, même si sa place a varié, et qu’elle s’est parfois même trouvée isolée de la messe proprement dite 1. Au Moyen Âge comme aujourd’hui, on s’est interrogé sur la capacité des pasteurs à prêcher – et l’on a imaginé le recours aux ordres prêcheurs comme une solution aux insuffisances du clergé séculier (avis aux amateurs : la solution existe encore). Les paramètres du problème sont différents, mais l’insuffisance n’est pas nouvelle sous le soleil.
Ce cahier ne propose pas de se lamenter, mais plutôt de réfléchir à nouveau à la prédication et à l’homélie en particulier, à ce qui fait leur réussite, bien indépendamment de qualités que l’orateur ne doit pas
pour autant négliger. Parfois, on se presse pour écouter tel orateur qui prêche bien. Parfois encore, dans un flot de paroles qu’on écoute distraitement, une parole surgit qui frappe, qui persiste et qui nourrit
pour des jours et des jours. C’est que la pauvreté ne constitue peut-être pas le principal problème, et qu’on ne peut en rester à son aspect contingent : elle dépasse toujours les capacités de celui qui la
prononce.
Qui parle... et de qui ?
Comme l’écrit le Directoire de 2014 en citant Verbum Domini et Evangelii Gaudium, l’homélie a une « signification sacramentelle » (no 4) et un « caractère quasi-sacramentel » (no 6). Le but de ce cahier est d’explorer ces formulations, de mieux les fonder, de les discuter aussi. Par là, on espère mieux expliciter le lien entre l’homélie et la célébration de la messe.
De quoi l’homélie est-elle le sacrement ? Pour répondre, il nous faut en revenir aux Écritures, à l’évangile surtout, et à son inspiration. Au Moyen Âge et à l’époque moderne, suivant une analogie assez vertueuse, l’homélie est désignée comme proclamation de l’évangile 2. Une quasi Écriture sainte ! L’homélie, écrit Benoît XVI, est l’Écriture en acte, un « actualisation du message scripturaire, de telle sorte que les fidèles soient amenés à découvrir la présence et l’efficacité de la Parole de Dieu dans l’aujourd’hui de leur vie » (Verbum Domini 59). Comme le souligne le Frère Olivier-Thomas Venard, l’actualisation n’est pas la pure et simple transposition de l’Écriture à l’actualité, ou aux modes du temps, mais plutôt la mise en acte de possibilités réelles que l’on perçoit dans l’Écriture 3. Il s’agirait non de traiter d’un sujet passé en lui redonnant un lustre ou une pertinence qu’il n’a plus, mais de détecter, et donc de manifester le Christ pour aujourd’hui. Car c’est lui l’éternel aujourd’hui, celui dont l’actualité ne fait aucun doute.
Du reste, dans la liturgie de la messe, l’homélie peut être comprise, analogiquement, comme un moment d’incarnation. Celui qu’on va recevoir vient de parler. Survient alors une parole pour dire que ce qu’on a entendu va devenir corps du Christ – une étape dans cette manifestation eucharistique de la parole qu’on vient d’entendre, avant qu’elle ne devienne substantielle. Le prédicateur n’est pas là pour répéter ce qui a été lu, mais pour montrer en quoi ce qui a été lu est audible : tel est l’acte de présence. Il actualise ce qui été lu précisément parce que celui qui a été évoqué dans les lectures va s’actualiser lui-même.
Une parole qui souhaite le salut
L’homélie est donc sans doute souvent christocentrée, même de façon implicite, par la préparation qu’elle suppose, par les effets qu’elle produit – de façon explicite aussi, par les thèmes qu’elle traite, – même si elle se trouve être, par là même, œuvre de l’Esprit saint. Un récent numéro de Communio incitait à prêcher les fins dernières 4. C’est que l’homélie, comme le rappelle le Père Nicolas Steeves, est d’essence sotériologique ; elle est habitée par l’urgence de faire comprendre ce qui se joue dans l’annonce de l’évangile qui vient d’avoir lieu et dans l’eucharistie qui suit 5. Le Père Pierre Molinié 6 nous montre, à travers l’exemple de ce qui constitue probablement la première homélie chrétienne 7, la seconde lettre de Clément de Rome, que l’enjeu du salut est au cœur du propos de ce texte, d’autant plus touchant peut-être qu’il ne s’agit pas d’un chef d’œuvre littéraire. L’enjeu du salut du reste n’y est pas individualiste, car la conversion espérée dans la prédication incorpore le fidèle, nous dit ce texte, à la « première Église ». Dans l’homélie aussi, l’eucharistie fait l’Église.
L’homélie, on le comprend, procède donc d’un véritable dialogue avec Dieu pour pouvoir espérer nouer un autre dialogue entre le prédicateur et l’assemblée dans ce même tête-à-tête. Elle est, selon les termes
de Jean-Marie Lustiger, un « acte spirituel », c’est-à-dire aussi un « acte d’Église », dans lequel célébration et prédication sont indissolublement liées 8. Même si la parole prêchée se développe selon des formes très libres, qui n’ont pas à être codifiées par avance, elle est bien un acte liturgique et rituel, dans lequel s’accomplit une réelle présence – celle du prédicateur intérieur dont parle Bossuet cité en exergue de ce numéro. Elle possède donc à ce titre une dimension sacramentelle.
On peut dès lors se demander qui peut et qui doit prêcher dans l’homélie. Le Père Louis de Frémont s’essaye à répondre à cette question sensible (disputée ?) 9 : même si l’on souhaite envisager des cas particuliers de délégation, il convient d’approfondir le lien privilégié qui existe non seulement entre la présidence de la célébration eucharistique et l’homélie, mais aussi entre le pasteur et son peuple, afin de mieux comprendre ce que signifie le service ou ministère de la Parole.
Que faire et comment ?
Sans chercher à multiplier les exemples, on trouvera dans ce cahier un dossier élaboré à partir d’un texte de Jean-Marie Lustiger que le Père Jean-Baptiste Arnaud analyse de façon minutieuse. La prédication de Jean-Marie Lustiger témoigne d’une sacramentalité dans laquelle l’acte de l’homélie dans la messe est signe et instrument de la mission de l’Église tout entière d’annoncer l’évangile en dehors de la liturgie. Ce ne sont que paroles mortes, si l’on ne suit pas le chemin qui mène le prédicateur face à l’Écriture et à celui qu’elle annonce, et qui permet ensuite d’y mener l’assemblée
On a volontairement éludé jusque-là la question concrète des moyens. La question cruciale est sans doute de savoir en quoi ces moyens participent à la sacramentalité de la parole. Au-delà des supports nombreux dont usent les prédicateurs en ligne (posts écrits, vidéos, enregistrement vocaux...), au-delà des aides ponctuelles (il est déconseillé de tout déléguer à l’IA, même si celle-ci peut-être un instrument de traitement de l’information) et des moyens techniques d’amplification, comment se préparer pour trouver et faire trouver, et donc rencontrer le Christ dans l’Écriture ?
Rien n’est possible sans médiation. Comme le rappelle Christophe Bourgeois 10, saint Augustin, dans le De Doctrina christiana, a proposé une synthèse intégrant la doctrine et les pratiques de la rhétorique gréco-latine au contexte du christianisme. Certes, pour Augustin, le premier texte à imiter est l’Écriture : la meilleure manière de se former à la parole est de lire, de suivre la Parole. Mais pour cela, il donne toute sa place à une discipline dont on a redécouvert depuis un demi- siècle toute la portée et la complexité et qui n’a rien d’artificiel. La rhétorique, telle qu’elle a été intégrée à la culture chrétienne, est un modèle irremplaçable pour saisir comment la Parole peut toucher l’intelligence, la sensibilité, mais encore le cœur – ou l’âme, sans la contraindre.
Cette doctrine cruciale héritée de la culture classique rend plus facile à concevoir un art qui s’adresse à la sensibilité et à l’intelligence, mais aussi au cœur ou à l’âme – sans contrainte ni manipulation. La place qu’on peut accorder à l’imagination dans l’homélie – un point que développe le P. Steeves 11 – s’inscrit dans le même héritage anthropologique défendant une harmonie entre la raison et les sens. L’imagination désigne notre capacité à nous forger des images. Et si prêcher, c’est dévoiler les réalités fondamentales, présentes ou à venir, non immédiatement visibles, prêcher, c’est réimaginer.
L’homélie la plus courte est toujours la meilleure. Ce cahier propose des pistes plus que des recettes : puisse le lecteur, auditeur ou prêcheur, rencontrer le prédicateur intérieur
Editorial Paul-Victor Desarbres, Jean-Baptiste Arnaud : L’homélie : la Parole au cœur
L’homélie, cette prédication qui suit la proclamation de l’évangile dans la liturgie romaine, tantôt touche les cœurs, tantôt n’apporte qu’un morne ennui. Pauvres paroles ! pense-t-on alors sur les bancs comme à l’ambon – la faute au prédicateur, à la formation qui a manqué, et donc aux formateurs, mais aussi à l’assistance et à toute la communauté (que ou qui vient-on écouter au juste ?). Le Directoire sur l’homélie publié par la Congrégation pour le culte divin en 2014 est un bon exemple de ces documents officiels qui dressent un constat peu amène. Sommes-nous trop ambitieux ? On pourrait même penser que c’est une question qu’affronte le catholicisme moderne, à la remorque d’un christianisme réformé déjà bien frotté à la question de la prédication. Ou que c’est un fruit de l’ouverture de la table de la parole, de la multiplication du nombre de lectures permises par le nouveau lectionnaire dans la liturgie romaine post-conciliaire.
Nihil novi...
Un détour historique permet cependant de mettre les choses en perspective : comme le montre Nicole Bériou, l’homélie est une pratique anciennement attestée dans la liturgie eucharistique, même si sa place a varié, et qu’elle s’est parfois même trouvée isolée de la messe proprement dite 1. Au Moyen Âge comme aujourd’hui, on s’est interrogé sur la capacité des pasteurs à prêcher – et l’on a imaginé le recours aux ordres prêcheurs comme une solution aux insuffisances du clergé séculier (avis aux amateurs : la solution existe encore). Les paramètres du problème sont différents, mais l’insuffisance n’est pas nouvelle sous le soleil.
Ce cahier ne propose pas de se lamenter, mais plutôt de réfléchir à nouveau à la prédication et à l’homélie en particulier, à ce qui fait leur réussite, bien indépendamment de qualités que l’orateur ne doit pas
pour autant négliger. Parfois, on se presse pour écouter tel orateur qui prêche bien. Parfois encore, dans un flot de paroles qu’on écoute distraitement, une parole surgit qui frappe, qui persiste et qui nourrit
pour des jours et des jours. C’est que la pauvreté ne constitue peut-être pas le principal problème, et qu’on ne peut en rester à son aspect contingent : elle dépasse toujours les capacités de celui qui la
prononce.
Qui parle... et de qui ?
Comme l’écrit le Directoire de 2014 en citant Verbum Domini et Evangelii Gaudium, l’homélie a une « signification sacramentelle » (no 4) et un « caractère quasi-sacramentel » (no 6). Le but de ce cahier est d’explorer ces formulations, de mieux les fonder, de les discuter aussi. Par là, on espère mieux expliciter le lien entre l’homélie et la célébration de la messe.
De quoi l’homélie est-elle le sacrement ? Pour répondre, il nous faut en revenir aux Écritures, à l’évangile surtout, et à son inspiration. Au Moyen Âge et à l’époque moderne, suivant une analogie assez vertueuse, l’homélie est désignée comme proclamation de l’évangile 2. Une quasi Écriture sainte ! L’homélie, écrit Benoît XVI, est l’Écriture en acte, un « actualisation du message scripturaire, de telle sorte que les fidèles soient amenés à découvrir la présence et l’efficacité de la Parole de Dieu dans l’aujourd’hui de leur vie » (Verbum Domini 59). Comme le souligne le Frère Olivier-Thomas Venard, l’actualisation n’est pas la pure et simple transposition de l’Écriture à l’actualité, ou aux modes du temps, mais plutôt la mise en acte de possibilités réelles que l’on perçoit dans l’Écriture 3. Il s’agirait non de traiter d’un sujet passé en lui redonnant un lustre ou une pertinence qu’il n’a plus, mais de détecter, et donc de manifester le Christ pour aujourd’hui. Car c’est lui l’éternel aujourd’hui, celui dont l’actualité ne fait aucun doute.
Du reste, dans la liturgie de la messe, l’homélie peut être comprise, analogiquement, comme un moment d’incarnation. Celui qu’on va recevoir vient de parler. Survient alors une parole pour dire que ce qu’on a entendu va devenir corps du Christ – une étape dans cette manifestation eucharistique de la parole qu’on vient d’entendre, avant qu’elle ne devienne substantielle. Le prédicateur n’est pas là pour répéter ce qui a été lu, mais pour montrer en quoi ce qui a été lu est audible : tel est l’acte de présence. Il actualise ce qui été lu précisément parce que celui qui a été évoqué dans les lectures va s’actualiser lui-même.
Une parole qui souhaite le salut
L’homélie est donc sans doute souvent christocentrée, même de façon implicite, par la préparation qu’elle suppose, par les effets qu’elle produit – de façon explicite aussi, par les thèmes qu’elle traite, – même si elle se trouve être, par là même, œuvre de l’Esprit saint. Un récent numéro de Communio incitait à prêcher les fins dernières 4. C’est que l’homélie, comme le rappelle le Père Nicolas Steeves, est d’essence sotériologique ; elle est habitée par l’urgence de faire comprendre ce qui se joue dans l’annonce de l’évangile qui vient d’avoir lieu et dans l’eucharistie qui suit 5. Le Père Pierre Molinié 6 nous montre, à travers l’exemple de ce qui constitue probablement la première homélie chrétienne 7, la seconde lettre de Clément de Rome, que l’enjeu du salut est au cœur du propos de ce texte, d’autant plus touchant peut-être qu’il ne s’agit pas d’un chef d’œuvre littéraire. L’enjeu du salut du reste n’y est pas individualiste, car la conversion espérée dans la prédication incorpore le fidèle, nous dit ce texte, à la « première Église ». Dans l’homélie aussi, l’eucharistie fait l’Église.
L’homélie, on le comprend, procède donc d’un véritable dialogue avec Dieu pour pouvoir espérer nouer un autre dialogue entre le prédicateur et l’assemblée dans ce même tête-à-tête. Elle est, selon les termes
de Jean-Marie Lustiger, un « acte spirituel », c’est-à-dire aussi un « acte d’Église », dans lequel célébration et prédication sont indissolublement liées 8. Même si la parole prêchée se développe selon des formes très libres, qui n’ont pas à être codifiées par avance, elle est bien un acte liturgique et rituel, dans lequel s’accomplit une réelle présence – celle du prédicateur intérieur dont parle Bossuet cité en exergue de ce numéro. Elle possède donc à ce titre une dimension sacramentelle.
On peut dès lors se demander qui peut et qui doit prêcher dans l’homélie. Le Père Louis de Frémont s’essaye à répondre à cette question sensible (disputée ?) 9 : même si l’on souhaite envisager des cas particuliers de délégation, il convient d’approfondir le lien privilégié qui existe non seulement entre la présidence de la célébration eucharistique et l’homélie, mais aussi entre le pasteur et son peuple, afin de mieux comprendre ce que signifie le service ou ministère de la Parole.
Que faire et comment ?
Sans chercher à multiplier les exemples, on trouvera dans ce cahier un dossier élaboré à partir d’un texte de Jean-Marie Lustiger que le Père Jean-Baptiste Arnaud analyse de façon minutieuse. La prédication de Jean-Marie Lustiger témoigne d’une sacramentalité dans laquelle l’acte de l’homélie dans la messe est signe et instrument de la mission de l’Église tout entière d’annoncer l’évangile en dehors de la liturgie. Ce ne sont que paroles mortes, si l’on ne suit pas le chemin qui mène le prédicateur face à l’Écriture et à celui qu’elle annonce, et qui permet ensuite d’y mener l’assemblée
On a volontairement éludé jusque-là la question concrète des moyens. La question cruciale est sans doute de savoir en quoi ces moyens participent à la sacramentalité de la parole. Au-delà des supports nombreux dont usent les prédicateurs en ligne (posts écrits, vidéos, enregistrement vocaux...), au-delà des aides ponctuelles (il est déconseillé de tout déléguer à l’IA, même si celle-ci peut-être un instrument de traitement de l’information) et des moyens techniques d’amplification, comment se préparer pour trouver et faire trouver, et donc rencontrer le Christ dans l’Écriture ?
Rien n’est possible sans médiation. Comme le rappelle Christophe Bourgeois 10, saint Augustin, dans le De Doctrina christiana, a proposé une synthèse intégrant la doctrine et les pratiques de la rhétorique gréco-latine au contexte du christianisme. Certes, pour Augustin, le premier texte à imiter est l’Écriture : la meilleure manière de se former à la parole est de lire, de suivre la Parole. Mais pour cela, il donne toute sa place à une discipline dont on a redécouvert depuis un demi- siècle toute la portée et la complexité et qui n’a rien d’artificiel. La rhétorique, telle qu’elle a été intégrée à la culture chrétienne, est un modèle irremplaçable pour saisir comment la Parole peut toucher l’intelligence, la sensibilité, mais encore le cœur – ou l’âme, sans la contraindre.
Cette doctrine cruciale héritée de la culture classique rend plus facile à concevoir un art qui s’adresse à la sensibilité et à l’intelligence, mais aussi au cœur ou à l’âme – sans contrainte ni manipulation. La place qu’on peut accorder à l’imagination dans l’homélie – un point que développe le P. Steeves 11 – s’inscrit dans le même héritage anthropologique défendant une harmonie entre la raison et les sens. L’imagination désigne notre capacité à nous forger des images. Et si prêcher, c’est dévoiler les réalités fondamentales, présentes ou à venir, non immédiatement visibles, prêcher, c’est réimaginer.
L’homélie la plus courte est toujours la meilleure. Ce cahier propose des pistes plus que des recettes : puisse le lecteur, auditeur ou prêcheur, rencontrer le prédicateur intérieur
| Prix HT €* | TVA % | Prix TTC* | Stock |
|---|---|---|---|
| 19.59€ | 2.10% | 20.00€ | 39 |