Monsieur Emmanuel HOUSSET
La pudeur
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n°307
Septembre - Octobre
2026 - Page n° 9
Editorial: l'intelligence de la pudeur
La pudeur est une affection à laquelle on ne sait pas bien quelle place donner dans le rapport au monde et le rapport à soi, car, à première vue, elle semble peu réflexive, surtout passive, et être avant tout sociale et historique. Dans son indétermination, il serait possible de ne voir en elle qu’une «honte vague et diffuse» ou bien une «espèce de peur sans cause», ou encore une «mauvaise conscience sans mauvaise action1». Selon cette description, surtout négative, elle se caractériserait par un défaut de réflexion, et c’est pourquoi, à la différence de la honte, elle ne serait pas un véritable affect éthique, mais une sorte de timidité maladive qu’il serait préférable de ne pas avoir. Au mieux, elle serait palliative de nos excès, une forme de modération2, ce qui conduit au cliché le plus genré qui soit, sédi menté dans de nombreuses traditions, à savoir que la pudeur serait un affect féminin invitant les femmes à la réserve, au retrait, ou deman dant aux hommes d’éviter toute manifestation du féminin, et donc du déshonneur, dans leurs actions. Il ne s’agit pas de nier que la pudeur, comme toutes les dimensions de la sensibilité humaine, relève des habitudes sociales, des mœurs, de cette extériorité affichée selon laquelle, en fonction des époques et des lieux, il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas, et il ne va pas de soi de démêler ces figures historiques et relatives de la pudeur de l’essence de la pudeur. Que la pudeur, selon cette contin gence, relève d’un consensus implicite propre à une époque ou qu’elle soit imposée par une police des mœurs en devenant un instrument de domination et d’aliénation, cela ne change pas vraiment la question philosophique d’une recherche de l’essence, par-delà la simple réca pitulation de quelques invariants. De même, le projet inverse de «casser les codes», de refuser la dictature de la pudeur par soumis sion à des habitudes relatives, qui est un des éléments du travail éthique de chaque société afin de tenter de s’accorder, ne conduit pas non plus à une intelligence de la pudeur. En effet, un tel apprivoi sement social ne peut être que momentané et ne peut énoncer qu’une règle de conformité extérieure. Certes, un État se doit bien de légiférer sur l’habillement, de déterminer ce qu’est un attentat à la pudeur, même si la force d’un pays libre est que ce soit toujours un consensus en recherche depuis une discussion. De ce point de vue, il est toujours possible d’écrire une histoire de la pudeur, ou une histoire de l’idée de pudeur, néanmoins, pour un philosophe, ce n’est pas l’histoire qui peut donner accès au concept, même si le concept n’est pas saisissable indépendamment de l’histoire. Pour écrire une histoire de la pudeur3, il faut de toutemanièreune précompréhension du concept de pudeur et la tâche du philosophe est d’ouvrir un chemin d’accès vers ce concept, ce qui conduit cepen dant, le plus souvent, à renverser sa compréhension habituelle comme une simple décence. Si les figures historiques de la pudeur sont importantes à étudier, c’est tout de même en tant que tremplin vers une essence encore inaperçue de la vraie pudeur, de la pudicité, qui ne se confond pas avec la simple pruderie. Le rapport à l’histoire est ici toujours complexe, car une analyse de la pudeur ne peut pas faire l’économie de toute considération historique et, en même temps, elle a besoin de mettre entre parenthèses ces déterminations pour s’approcher du concept. La pudeur n’est pas un fait bien établi, mais est encore à penser et à bâtir.
Bien évidemment, la pudeur n’est pas une simple question de vêtement, mais tient à la manière de le porter, et il est possible d’être très couvert et impudique et peu couvert et pudique. De même, il y a des pudeurs tapageuses et des impudeurs discrètes. Ce n’est pas par simple goût du paradoxe que l’on est conduit à reconnaître qu’il y a des pudeurs exhibitionnistes, mais simplement pour rappeler cette idée fondamentale que c’est le voile intérieur qui donne sens au voile extérieur4. De ce point de vue, la question de la pudeur est bien plus qu’une simple question de vêtement et elle conduit aux racines de la vie morale. Or, cette pudeur intérieure est plus difficile que la simple observance de normes extérieures et elle ne consiste pas à cacher ce qu’on ne saurait donner à voir. La pudeur intérieure se comprend plus comme un retrait, qui n’est pas un enfermement en soi, et elle peut, au contraire, être considérée comme un mode de l’ouverture au monde, un mode de l’extériorité discrète. Être au plus intime de soi disponible à ce qui n’est pas soi. Sans absolutiser la distinction entre une pudeur extérieure et une pudeur intérieure, car cela conduirait à des apories insurmontables, il s’agit de ne pas enfermer la pudeur dans un unique paradigme, car la pudeur est une structure générale de l’existence: certes, il y a une pudeur dans la vie sociale, dans l’expression de la sexualité, mais il y a également une pudeur dans la recherche de la vérité, dans la poésie, dans l’amitié, dans le respect du monde, devant le sacré, devant la bonté de Dieu. Il s’agit donc de briser l’encapsule ment de la pudeur dans la seule question de la sexualité, qui rend d’ailleurs aveugle à la signification proprement humaine de la sexua lité, afin de voir dans la pudeur une dimension tout à fait active et positive de l’existence selon toutes ses modalités. Plus largement encore, la pudeur doit être libérée du seul regard anthropologique, même selon une anthropologie philosophique, car elle n’est pas une faculté de l’homme par rapport aux autres êtres, mais la modalité proprement humaine d’être au monde, qui est par principe incom parable. La pudeur dit la nudité propre de l’homme dans sa manière d’habiter le monde et il s’agit d’élucider le sens spirituel de cette nudité dans la pensée grecque, la philosophie du christianisme, l’histoire de l’art et la phénoménologie. Sans minimiser la différence entre ces différentes perspectives et dans le souci de mettre au jour la dimension chrétienne de la pudeur, il y a tout de même une conver gence vers l’idée que la pudeur n’est ni simplement sociale, psycho logique ou anthropologique, et qu’elle est en son essence une manière active d’habiter le monde, de vivre avec autrui, d’aimer et de s’aimer, dans la proximité de l’insaisissable. De la pensée grecque à la phéno ménologie, la pudeur se donne comme une tonalité fondamentale de l’existence respectueuse d’autrui, du monde, de la vérité, de l’être. Elle est cette manière proprement humaine de s’accorder au monde afin de bâtir une paix durable. Peut-être plus radicalement que la mort, elle avertit chaque homme de son avoir à être dans sa dignité de personne. Elle serait la conscience morale de l’homme fragile.
Telle est l’idée directrice des différentes études de ce numéro, avec le souci de montrer comment Platon élève la pudeur au rang d’émotion active afin de ne pas l’enfermer dans la passivité. Notamment, elle permet de voir l’être aimé comme un dieu, tout en préservant l’être aimé de tout projet de domination5. La pudeur serait cette fois liée non à la honte, mais à l’amour, dans le sens nouveau que Platon veut défendre ; elle serait l’affect de la reconnaissance d’autrui, l’affect par lequel on sort de soi afin de considérer un autre que soi. Avec Platon il est donc possible de penser la pudeur comme la proximité sachant préserver la distance et voulant être attentive au fait qu’autrui est toujours plus que ce qu’il montre. Les Cyniques eux-mêmes ont reconnu l’importance de la pudeur en tant que chemin vers la vertu, et cela dans un usage réfléchi de l’impudeur. Selon eux, la vraie pudeur ne consiste pas à vivre caché en se soumettant aux conventions sociales, mais à respecter l’honnête et le beau6. À partir de là il est possible de mettre en lumière la signifi cation spécifiquement chrétienne de la pudeur qui, là encore, est une dimension de l’amour, mais depuis une autre compréhension de l’amour. Selon saint Augustin, la pudeur consiste à couvrir une chair fragile, que l’on ne peut plus regarder dans sa mesure objective de bonté, afin de se tourner vers son véritable avenir7. Étant à la fois une tempérance, un voile intime et une possibilité de se tourner vers le plus haut, la pudeur est le mouvement même de la conversion. Elle avertit de la possibilité ou de l’effectivité du désordre et de la nécessité de se tourner vers une autre mesure, celle de la charité. Ainsi, avec la pensée chrétienne, la pudeur est cette retenue active permettant d’être fort à travers sa fragilité d’homme déchu et non pas en dépit d’elle. Pour Soloviev également, l’homme est un animal capable de pudeur et la pudeur est le devoir de s’écarter de l’animalité; elle est une racine de la vie morale en tant que métamorphose spirituelle de l’homme dans l’attente de Dieu8. En prolongement de ces analyses, l’étude de la honte sociale selon la pensée africaine, notamment depuis l’expérience de la nudité physique, permet de mettre en lumière la dimension chrétienne de la pudeur9. S’il est possible d’avoir honte de tel comportement, il n’y a pas de honte de son être en tant que tel et la vraie pudeur réside dans le respect de sa personne qui est aussi le respect de son propre mystère. De plus, selon une perspective plus phénoménologique, il est possible de distinguer la honte de la pudeur, afin de mettre en lumière la pudeur comme un retrait qui permet d’être attentif à la manifestation. Elle serait un affect de frontière entre la sensibilité et l’éthique, une manière pour le logos de travailler au cœur du pathos10, une manière d’habiter le monde en étant à son écoute. L’art et en particulier la peinture est bien évidemment un lieu privilégié pour une étude de la pudeur et la question est bien de savoir quand le peintre est impudique. N’est-ce pas quand il abuse des images pour sa propre gloire tout en sollicitant la concupiscence du regard11?S’il y a une vérité de l’art, n’est-ce pas dans ce souci d’une pudeur des images quand elles sont une pure fonction de renvoi? Quoi qu’il en soit, l’art montre qu’il n’y a pas de normes extérieures du pudique et de l’impudique, mais seule ment une loi intérieure qui s’enracine dans l’amour. Selon ces différentes perspectives, il est possible de renverser la compréhension habituelle de la pudeur comme simple décence sociale de manière à la comprendre comme un mode de l’exposition au monde dont tout le but est de respecter ce qui se donne. Au-delà de l’opposition du conformisme et de l’anticonformisme, qui ne donne pas d’accès à l’essence de la pudeur, il s’agit d’élucider la dimension existentielle et transcendantale de la pudeur. En retour, cela permet de comprendre que l’exhibitionnisme n’est pas une question de vêtement, mais est une manière de se transformer soi-même en objet de spectacle. Il va de soi que ce n’est pas le fait d’être nu qui rend impudique, ni le fait d’être habillé qui rend pudique, et l’impudeur se situe dans l’intention de montrer une intimité qui devrait demeurer voilée, dans cette manière de vouloir susciter la curiosité des autres, ce que saint Augustin nommait la concupiscence des yeux. L’impudeur de l’exhibition a pour but de provoquer l’impudeur du regard des autres, et réciproquement, dans un cercle vicieux du mal. Tout cela pour dire que la pudeur se gagne contre la continuelle tentation de l’impudeur et qu’elle n’est pas un conformisme, mais une sorte de règle souple permettant de s’adapter à la singularité de chaque situation, depuis une intelligence du monde. Il y a donc même une certaine «violence» de la pudeur, une violence vis-à-vis de soi; et s’il y a une douceur de la pudeur, celle-ci n’est en rien doucereuse. Cette pudeur, qui est un savoir et aussi un pouvoir, n’est donc plus à penser comme une base-arrière dans laquelle on pourrait se mettre momentanément à l’abri du monde; elle peut d’avantage se comprendre comme une fragilité existentielle, une nudité intérieure, qui est un respect de ce qui se manifeste, une proximité respectueuse du lointain. Il n’y a de vie morale que dans une écoute du bien depuis les choses-mêmes et la pudeur prend alors une dimension décisive dans cette sagesse apprise auprès du monde, du prochain, de la Croix, puisqu’elle est le para doxe d’un retrait qui est une manière d’exister en première ligne, que ce soit la pudeur de l’acteur cherchant à s’effacer derrière son rôle, ou même la pudeur de l’agonie en tant que «proximité de l’Impensable12 ». Le fil conducteur de ce numéro se trouve donc dans le projet de montrer que si la pudeur n’est pas nécessairement réflexive, elle pense, elle est un voir et un savoir. Mais de quel voir s’agit-il ? Il est possible de considérer la pudeur comme ce voir libéré de la concupiscence, libéré de soi en quelque sorte, dans lequel c’est la vérité elle-même qui m’éclaire. Telle serait l’intelli gence de la pudeur: une intériorité qui est un espace de manifestation pour l’être, qui se laisse appeler par la vérité, qui y comprend son devoir et qui y trouve son véritable moi. Elle serait un mode de l’intuition, peut-être même le mode initial de l’intuition auquel toute pensée commençante revient. Plus encore, la pudeur serait ce premier savoir libre de l’être rendant possible un devoir. Cette retenue serait alors paradoxalement une sortie de la caverne du moi dans laquelle l’orgueil nous enferme. Loin d’être une simple décence sociale aléa toire, elle serait ce voile intérieur qui est la manière proprement spirituelle d’habiter le monde, de le penser, mais aussi de le bâtir dans le respect du créé.
1 V. JANKÉLÉVITCH, L’innocence et la méchanceté, Paris, Flammarion coll.Champs, 1986, p. 452-453.
2 Voir art. « Pudeur » de G. HÉBERT,dans le Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne,Paris,Cerf, 2013, p. 1650-1658.
3 Voir C.-G.MÉTRAL, La pudeur ou l’être discret, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1996 ; J.-C. BOLOGNE, Histoire de la pudeur, Paris, Fayard, 2011 ; Peter BROWN, Le renoncement à la chair, trad. Paris, Gallimard, 1995.
4 Voir R. BRAGUE, La morale remise à sa place, Paris, Gallimard, 2024, p. 92.
5 Voir M. BAUDROUX. « Image de soi et regard sur l’autre – Aidôs chez Platon »,infra, p. 15.
6 Voir S. VAUZAC, «Saint Paul ou Diogène ? – Usages et limite de l’impudence chez les Cyniques », infra, p. 27.
7 Voir P. RATES, «Entre l’ange et la bête – L’homme révélé par le voile de la pudeur chez saint Augustin », infra,p. 40.
8 Voir J. LAURENT, « La pudeur selon Vladimir Soloviev dans La Justification du bien (1898) », infra, p. 54.
9 Voir P. ODOZOR, « La honte et l’abomination – Un discours africain », infra, p. 59.
10 Voir E. HOUSSET, « La veille de la pudeur », infra, p. 69.
11 Voir E. HÉNIN, «Qu’est-ce qu’une image impudique ? – Éléments de réponse dans l’Italie tridentine », infra,p. 82.
12 E. DICKINSON, « La gloire est une abeille » dans Autoportrait au Roitelet, traduit par P. Reumaux, Paris, Le livre de poche, 2021, p. 253.
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