n°284 Naître Novembre - Décembre 2022*


Si on ne naît pas chrétien, mais on le devient, naître n’en demeure pas moins l’événement à partir duquel le chrétien se comprend : devenir chrétien consiste à naître de nouveau. Cette nouvelle naissance, qui s’accomplit dans le baptême, nous permet d’orienter notre vie vers Celui dont elle provient. Mais elle ne déprécie pas l’ancienne, la première, qui devient au contraire, en dépit du péché originel, un lieu où se manifeste et s’exerce la charité. Dieu se manifeste dans toute naissance, et de manière unique dans celle du Christ, miroir sans faille de la charité divine, qui nous appelle à exercer notre propre charité à l’égard de tout nouveau-né.

 

Page Titre Auteur(s)
8 l'Evénement de la naissance Émilie TARDIVEL
13 l'homme , cet éternel nouveau-né Isabelle RAK
27 Naître − Un phénomène, trois paradoxes Émilie TARDIVEL
37 Peut-on naître de nouveau ? Comprendre le baptême Christophe BOURGEOIS
49 Sauver et enfanter − Le parallèle du Livre d’Isaïe Dominique JANTHIAL
61 Naître dans un monde qui devient chrétien Marie-Hélène CONGOURDEAU
73 De la convenance d’être né Fabrice HADJADJ
89 Naissances et Nativité - Poèmes
99 La profondeur de la Lex orandi Mathieu ROUGÉ
107 À propos de D’ailleurs, la Révélation Jean-Luc MARION
121 Tables récapitulatives des articles parus en 2022

Editorial   Emilie Tardivel : l'Evénement de la naissance

 

Isabelle Rak : L’homme, cet éternel nouveau-né

Tout au long de sa vie, l’être humain conserve des traits anatomiques et comportementaux juvéniles : absence de pilosité, capacité d’apprentissage permanente, etc. Cette fragilité originelle, celle d’une enfance perpétuelle, l’a rendu adaptable, imaginatif, innovant, lui permettant de dépasser les conditionnements imposés par la nature pour finalement la dominer. Mais il doit se garder de transformer cette liberté en pure maîtrise technologique, au détriment du lien avec son environnement et ses semblables. Ce n’est que par sa dépendance, à l’image de celle du nouveau-né ou d’Adam au jardin d’Eden, que l’homme peut développer pleinement son humanité.

Émilie Tardivel : Naître − Un phénomène, trois paradoxes

Dans le phénomène de la naissance, l’impossible devient effectif, l’inappropriable constitutif et l’invisible manifeste. Ces trois paradoxes impliquent que la naissance contredit le projet d’objectivation universelle caractérisant la civilisation technique : qu’on le veuille ou non, naître est toujours un événement, dans et par lequel le monde, le soi et Dieu se font eux-mêmes événements. La naissance du Christ radicalise cette logique de manière inouïe : le Père ne se fait pas seulement entendre mais aussi voir dans la transparence du Fils.

Christophe Bourgeois : Peut-on naître de nouveau ? Comprendre le baptême

Envisager le baptême comme naissance ne va pas de soi. À moins d’y voir une simple image, il faut prendre au sérieux la question formulée par Nicodème : pour un homme qui ne naît qu’une fois, il est impossible de naître de nouveau. Par la manière inattendue et indirecte dont le dialogue johannique répond à l’objection, le Christ s’offre comme réponse : dans le Fils Unique seul l’homme peut naître à neuf.

Dominique Janthial : Sauver et enfanter − Le parallèle du Livre d’Isaïe

D’où vient la « naissance d’en haut » dont Jésus parle à Nicodème ? Dans le Livre d’Isaïe, la naissance – fût-elle royale et davidique – ne suffit pas. Pour mettre en œuvre le plan de salut de Dieu, il faut faire partie de ces « serviteurs » qui appellent Dieu « Notre Père » et donc il faut naître d’en haut.

Marie-Hélène Congourdeau : Naître dans un monde qui devient chrétien

Naître est un passage difficile qui conduit d’un monde obscur à la vie dans la lumière. Ce passage a suscité au cours des siècles des frayeurs, surtout en un temps où la mortalité maternelle et infantile était importante ; des croyances et pratiques diverses ont entouré ce passage pour exorciser la peur. Le fait que le Christ ait choisi de vivre ce passage en naissant de Marie a transformé le regard porté sur la naissance et sur le nouveau-né, faisant passer les chrétiens de modes de pensée archaïques à une anthropologie spécifiquement chrétienne.

Fabrice Hadjadj : De la convenance d’être né

Peut-on démontrer qu’il est bon d’être né ? Il n’y a pas que Cioran pour dénoncer l’inconvénient de la chose, il y a aussi Job et Jérémie. Plutôt que d’une démonstration, il semble y aller plutôt d’un argument de convenance. Mais un tel argument marque les limites de la métaphysique devant le fait de la naissance humaine. Ce qui y est cherché n’est plus l’explication par une première Cause, mais la légitimation par un Père. Oublier cela, oublier la primauté du généalogique sur le logique, c’est fatalement verser dans ce qu’observe ce couple de penseurs qui n’eut pourtant pas d’enfants – Hannah Arendt et Günther Anders : le remplacement de l’être-né par l’être-fabriqué.

Naissances et Nativité − Poèmes

Choix de poèmes de naissances- pour la plupart inédits- tirés des œuvres de Charles-Olivier Stiker-Metral, Patrick Piguet, Jean-Pierre Lemaire et Paul Guillon.

Signets:

Matthieu Rougé : La profondeur de la lex orandi.

Les récents débats liturgiques sur les différentes formes du rite romain ont remis au goût du jour l’expression lex orandi, quitte à en faire un usage inattendu. Pour éviter toute méprise et situer à leur juste place ces débats, il est nécessaire de rappeler le sens originel et la valeur spirituelle de cette expression.

Jean-Luc-Marion : À propos de D’ailleurs, la Révélation

Dans un entretien mené par Emeline Durand et Vincent Blanchet, Jean-Luc Marion revient sur l’histoire critique et le concept phénoménal de Révélation.

L’événement de la naissance Émilie Tardivel

Naître est un thème aussi ancien que l’homme lui-même, mais le monde dans lequel nous vivons exige de le repenser à frais nouveaux. Les moyens techniques que nous avons aujourd’hui à notre disposition permettent la réalisation littérale de l’expression « faire des enfants », le remplacement de l’être-né par l’être-fabriqué et l’accomplissement de l’être-fabriqué dans l’être-échangé. Comme tout ce qu’il y a dans une usine, le nouveau-né peut devenir un produit, le résultat d’une production, d’une fabrication. Et comme tout produit disponible dans un supermarché, il peut se transformer en marchandise, avec un prix, une valeur d’échange. Nous avons tous ici en tête l’ensemble des techniques de procréation médicalement assistée qui sont à l’origine de ce vaste marché de la naissance auquel nos institutions ont du mal à résister, quand elles ne s’en font pas les relais. Il n’est donc pas nécessaire de s’y attarder, ni même d’entrer dans des débats éthiques qui peuvent parfois sembler secondaires par rapport au constat de fond : en devenant un produit-marchandise, intégralement déterminé par la volonté de ceux qui en conçoivent le projet, le nouveau-né n’est plus un nouveau-né, c’est-à-dire un événement, mais se transforme en objet.

Contre cette objectivation de la naissance, ce numéro de Communio entend montrer son caractère d’événement. Rien de plus efficace sans doute qu’un poème pour en rendre compte, pour dire parfaitement en quelques mots choisis ce qu’une longue démonstration philosophique ou théologique ne parvient que difficilement à atteindre : « Qu’advienne en notre monde pétrifié / le tressaillement d’un peut-être 1.»L’anthologie poétique qui vient clore le dossier, en proposant des œuvres de poètes vivants et des poèmes parfois inédits, n’est donc pas un simple complément esthétique aux articles qui s’y trouvent, mais une manière d’exprimer ce qu’aucune prose déployant des concepts ne peut prétendre saisir : l’événement de la naissance tel qu’il se donne à celui qui est né et à ceux qui le reçoivent. Dans les poèmes ici présentés, il s’agit surtout sinon exclusivement de la naissance comme d’un événement pour ceux qui le reçoivent, qui ont attendu longtemps mais qui acquiescent en le recevant à « l’imprévisible 2 », le nouveau-né étant notamment comparé à un « voleur venu de l’intérieur 3 », à un visage qui interpelle silencieusement ses parents sur leur propre naissance : « tes yeux neufs nous demandent : / « Et vous, / D’où venez-vous ? 4 »

La poésie témoigne, dans ces pages, d’une attention particulière pour les paradoxes constitutifs de la naissance, en l’occurrence : l’imprévisible attendu, l’effraction intérieure, l’interpellation silencieuse. C’est également le cas des articles de ce numéro, chacun venant expliciter au moins un paradoxe constitutif de cet événement. Le premier relève de ce que certains naturalistes ont appelé la « néoténie » : le fait que la fragilité et l’indétermination caractérisant l’homme à sa naissance ne disparaissent pas avec sa croissance 5. Naître met l’homme à part du reste de la nature. Contrairement à l’animal, l’homme est un éternel nouveau-né, le perpétuel « tressaillement d’un peut-être ». Naître constitue un événement persistant, qui explique l’exceptionnelle capacité à la fois d’adaptation, d’innovation et de domination de l’homme. La naissance permet à l’homme d’échapper aux conditionnements naturels, de mettre en œuvre une liberté à partir de laquelle il se fait événement pour le monde. C’est donc de sa fragilité et de son indétermination natives qu’il tire sa force de « dépétrification » du monde, pour le meilleur comme pour le pire. D’où l’ambivalence fondamentale de la naissance : elle peut aussi bien détruire qu’édifier le monde.

Contrairement à ce qu’écrit Hannah Arendt, la naissance n’est pas « le miracle qui sauve le monde 6 ». La naissance est un événement qui peut tout aussi bien l’édifier que le détruire. Quant à le sauver, elle n’en a pas la capacité. Le salut implique de distinguer la naissance de la Nativité, c’est-à-dire de la naissance du Christ, qui est gage de vie, comme toute naissance, mais également gage de salut, comme aucune autre naissance. Ces deux événements de naissance ne sont pas sans rapport : dans les deux cas, l’invisible devient paradoxalement manifeste 7. La naissance n’est pas au commencement mais à la fin d’un processus au terme duquel la vie cachée dans le sein d’une femme se manifeste. Mais la naissance ne projette pas la vie dans un champ de visibilité où elle deviendrait perceptible comme un objet du monde : la vie naissante se manifeste, s’exprime, tout en demeurant imperceptible, invisible. C’est l’événement même d’un visage, miroir de cette vie invisible qui vient de Dieu. La Nativité se comprend elle aussi à partir de cet événement, mais de manière incomparable : icône du Dieu invisible, le visage du Christ surgit comme le miroir sans faille de la charité divine, la « lampe dans le noir 8 » d’un « monde démoli 9 ».

L’événement de la naissance ne suffit pas à sauver le monde. Il faut pour cela la Nativité, l’événement d’une naissance à la fois comparable et incomparable avec les autres naissances. La Nativité indique l’insuffisance de la naissance, c’est-à-dire la nécessité pour l’homme d’une nouvelle naissance. Mais peut-on naître de nouveau ? Cette question de Nicodème en appelle à clarifier le rapport entre la naissance et le baptême 10. Dans quelle mesure l’identification du baptême à une nouvelle naissance n’est-elle pas une simple métaphore ? La naissance étant un événement, même si cet événement est persistant, il ne peut pas se produire deux fois, il n’est pas reproductible à la manière d’un objet. Il est impossible pour l’homme de rentrer dans le sein de sa mère pour naître de nouveau. Le réalisme de Nicodème met en évidence une impossibilité pour l’homme. Mais à Dieu rien n’est impossible : le Père peut faire que l’homme naisse de nouveau, en l’engendrant d’en haut comme le Fils et en lui, dans sa mort et sa résurrection. Cette unique possibilité pour l’homme de naître à neuf s’atteste à travers une lecture d’ensemble du Livre d’Isaïe qui, tout en identifiant l’attente du salut à l’annonce d’une naissance, montre négativement qu’aucune naissance ne suffit à garantir le salut d’Israël 11.

Cette nouvelle naissance permet à l’homme de devenir chrétien, c’est-à-dire de dire comme le Fils et en lui : « Père », de se reconnaître comme le Christ et en lui « enfant de Dieu ». Mais elle ne déprécie pas l’ancienne, qui devient au contraire, en dépit du péché originel, un lieu où s’exerce la charité. L’histoire rend compte de ce changement de regard porté sur la naissance à partir de la Nativité 12. Alors que le malheur d’être né est une basse continue dans le monde grec, la naissance devient dans le monde chrétien le lieu d’une lente et profonde mutation des mentalités, d’abord mêlée de survivances païennes, mais laissant ensuite place à une anthropologie spécifiquement chrétienne dans laquelle la naissance est aimée et le nouveau-né protégé, quelle que soit sa situation à la naissance. En naissant du sein d’une femme nommée Marie, Dieu n’a donc pas changé la naissance, mais le regard porté sur elle : au malheur ne succède pas le bonheur, mais la convenance d’être né 13. La naissance nous convient, parce qu’elle revient à Dieu notre Père, qui seul est capable de légitimer notre naissance, en faisant naître de Marie son Fils bien-aimé, dans lequel nous sommes appelés à naître de nouveau et devenir un enfant lui aussi bien-aimé.


 1 Voir Charles-Olivier STIKER- MÉTRAL,«Àl’état naissant », ci-dessous, p. 89.

  2 Ibid.

 3 Voir Patrick PIGUET, « Naissances », ci-dessous, p. 91.

 4 Voir Jean-Pierre LEMAIRE, « Premiers jours », ci-dessous, p. 95.

 5 Voir Isabelle RAK, «L’homme, cet éternel nouveau-né », ci-dessous, p. 13.

 6 6 Hannah ARENDT, La condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 1994, p. 314

 7  Voir Émilie TARDIVEL, « Naître – Un phénomène, trois paradoxes », ci-dessous, p 27.

 8 Paul GUILLON, « Albrecht Altdorfer, Naissance du Christ », ci-dessous, p. 96.

 9 Ibid

 10 Voir Christophe BOURGEOIS, « Peuton naître de nouveau ? Comprendre le baptême », ci-dessous, p. 37.

 11 Voir Dominique JANTHIAL, « Sauver et enfanter – Le parallèle du Livre d’Isaïe », ci-dessous, p. 49.

 12 Voir Marie-Hélène CONGOURDEAU, « Naître dans un monde qui devient chrétien », ci-dessous, p. 61.

 Voir Fabrice HADJADJ, « De la convenance d’être né », ci-dessous.

Matthieu Rougé : La profondeur de la lex orandi

Les récents débats liturgiques sur les différentes formes du rite romain ont remis au goût du jour l’expression lex orandi, quitte à en faire un usage inattendu. Pour éviter toute méprise et situer à leur juste place ces débats, il est nécessaire de rappeler le sens originel et la valeur spirituelle de cette expression.

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