n°277 La sagesse des larmes Septembre - Octobre 2021*


Que sont nos pleurs? Une monnaie un peu dévaluée qui permet de couper court à totu échange? Une marque de faiblesse dont on a honte? 

Dans la tradition chrétienne, les pleurs sont un paradoxe assumé par le Christ lui-même: signe de désolation devant le mal ou le malheur, mais également d'un repentir libérateur, les pleurs sont le gage d'une nouvelle relation à Dieu et donc aux autres. 

C'est ce que montre ce cahier à travers differents jalons chronologiques, du monde de la Bible au cinéma du XXè siècle. Oser pleurer, n'est ce pas ouvrir son âme à la possiblité d'une vie nouvelle et purifiée ?

Page Titre Auteur(s)
11 Editorial: Quel bonheur pour ceux qui pleurent? Patrick PIGUET
15 " Nous laissons les lamentations aux femmes" (Platon) − Les larmes de Jésus dans le Nouveau Testament Hans-Ulrich WEIDEMANN
29 Les pleurs et les larmes dans les psaumes Györgyi SZATMARI
45 Les larmes selon Saint Augustin Martine DULAEY
55 Des larmes qui plaisent à Dieu − De l'ascèse des pleurs dans le christianisme byzantin primitif Tibor GÖRFÖL
67 Pleurer chrétiennement − Une histoire médiévale Piroska NAGY
79 Le pays derrière les larmes Jean-Pierre LEMAIRE et Patrick PIGUET
89 Le partage des larmes dans Décalogue I de Kieślowski Patrick PIGUET
95 Pour le quatre-vingtième anniversaire du cardinal Angelo Scola Jean-Robert ARMOGATHE
97 La liberté, Sancho… Hommage au cardinal Scola Gabriel RICHI ALBERTI
105 Le dialogue interreligieux comme dimension intrinsèque de la foi chrétienne− Angelo Scola, la Fondation Oasis et l’Islam. Michele BRIGNONE
113 La question du fondement Angelo SCOLA
129 Bibliographie française d'Angelo Scola

Hans-Ulrich Weidemann : « Nous laissons les lamentations aux femmes » (Platon) − Les larmes de Jésus dans le Nouveau Testament.

L’article se concentre sur trois récits où sont évoqués les pleurs de Jésus : Luc, 19, 41-44, Hébreux, 5, 7-8, et Jean, 11, 33-36. Au rebours des auteurs grecs vantant l’impassibilité de leurs héros, saint Paul et les évangélistes ne craignent pas de montrer les pleurs dans l’entourage de Jésus et de Jésus lui-même, notamment lorsque celui-ci est confronté au mal et à la mort. En effet, le scandale que ces réalités constituent est paradoxalement encore plus grand et plus insupportable aux yeux de celui qui, par sa résurrection, est vainqueur du mal et de la mort et ne désire rien tant que la vie et le salut des hommes.

Györgyi Szatmári : Les pleurs et les larmes dans les psaumes

Les larmes sont omniprésentes dans les psaumes. L’auteur montre la dimension relationnelle de ces manifestations corporelles qui sont une demande d’aide. Des exemples choisis permettent d’éclairer la diversité de sens de ces larmes, la complexité du contexte historique. C’est le lien consubstantiel des pleurs avec la vie qui apparaît.

Martine Dulaey : Les larmes selon saint Augustin

Saint Augustin lie étroitement les larmes et la conversion, qui ont une multiplicité de significations : humiliation de l’orgueil, expression du repentir, source de purification, langage de l’intercession, les larmes témoignent également de la joie qu’éprouve le croyant à reconnaître la présence agissante de Dieu tout au long de sa vie.

Tibor Görföl : Des larmes qui plaisent à Dieu − De l’ascèse des pleurs dans le christianisme byzantin primitif

L’auteur retrace un processus de compréhension de larmes qui débute par la méfiance. Le repentir dans les larmes est compris à compter du IVe siècle par les Pères orientaux comme une preuve du retour à Dieu. On leur donne ensuite un sens eschatologique, au point de mettre en valeur la joie qui suit les larmes et de comprendre enfin les larmes comme un phénomène lumineux. Les larmes sont ainsi constamment comprises comme un renouvellement du baptême.

Piroska Nagy : Pleurer chrétiennement − Une histoire médiévale

L’engouement du Moyen Âge pour les larmes est corrélé à la dévotion chrétienne. Grégoire le Grand, « Docteur de la componction », a, entre autres, contribué à valoriser les larmes dans son élaboration théorique de la pénitence au XIIe siècle. La signification des larmes et leur usage s’élargissent ensuite : le don des larmes manifeste une relation intime avec Dieu. Elles expriment moins la désolation qu’une sensibilité à la puissance de l’amour divin.

Jean-Pierre Lemaire et Patrick Piguet : Entretien sur Le pays derrière les larmes

Dans cet entretien, Jean-Pierre Lemaire nous invite à méditer sur la grâce des larmes et sur le drame de leur absence. En poète, il dit combien un nuage, une statue, des bourgeons peuvent devenir des signes pour la vie spirituelle. Mais l’auteur du Pays derrière les larmes montre aussi combien la Bible est une ressource inépuisable pour comprendre leur capacité à remettre la vie en mouvement.

Patrik Piguet :Le partage des larmes dans Décalogue I de Kieślowski

Derrière le drame de la mort d’un enfant causée par la trop grande confiance de son père dans la science, Kieślowski laisse entrevoir la portée spirituelle et théologique des larmes que versent les personnages, à commencer par celles d’un jeune homme mystérieux, vrai fil rouge des dix films qui composent cette œuvre magistrale du cinéaste polonais.

 

Dossier: Hommage au cardinal Scola

Jean-Robert Armogathe : Pour le quatre-vingtième anniversaire du cardinal Angelo Scola

Brève présentation des temps forts de la vie d’Angelo Scola

 

Gabriel Richi Alberti : La liberté, Sancho...

L’anthropologie chrétienne, élément central de la pensée d’Angelo Scola, se développe à la fois dans la recherche de la liberté et dans la construction d’une « vie bonne »

 

Michele Brignone : Le dialogue interreligieux comme dimension intrinsèque de la foi chrétienne − Angelo Scola, la Fondation Oasis et l’Islam

Comme patriarche de Venise, Angelo Scola a créé en 2004 le centre de recherches Oasis, tourné vers les communautés chrétiennes arabophones d’Orient. Traductions des textes du Magistère, connaissance de l’Islam : le dialogue interreligieux est constitutif de la foi chrétienne.

 

Angelo Scola : La question du fondement

Cet article décisif prend au sérieux l’affirmation paulinienne selon laquelle Jésus Christ est l’unique fondement : le fondement est incoercible donation − qu’il s’agit de comprendre incompréhensible − et tout acte de liberté, par lequel chaque homme décide de son humanité, constitue le lieu de sa communication qui s’exprime dans le témoignage trinitaire.

 

Bibliographie française d’Angelo Scola.

 

Notre rapport aux larmes est complexe, pour ne pas dire ambivalent. Si on regarde parfois avec condescendance les larmes que font verser un Racine ou un Rousseau à leurs personnages et si l’on n’épouse pas aisément le point de vue de ceux qui reprochent à Meursault, dans L’Étranger, de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère, il est aujourd’hui fréquent que des hommes politiques, de Macron à Obama, croient bon d’afficher leurs larmes : présidents, ou ministres sabreurs de budgets, ils n’en sont pas moins des hommes. Pleurer met fin à tout débat. Dans une autre perspective, un assureur suisse, Helsana, mène actuellement campagne pour faire des larmes le moyen d’une bonne hygiène mentale : le visage d’une femme ou d’un homme en pleurs s’affiche dans les rues avec le slogan suivant : « Pleurer fait du bien. Les larmes réduisent l’hormone du stress ». Avec un peu d’entrainement et de régularité, on finirait par trouver du bon aux malheurs du monde si en pleurer contribue à l’amélioration de son équilibre personnel. Pourtant, qui n’a jamais éprouvé une grande gêne à verser des larmes devant autrui ou à voir couler celles des autres ? Qu’elles soient de joie ou de tristesse, nous devons alors abandonner une maîtrise (ou l’image d’une maîtrise...) qui nous est chère. Faire figure devant le malheur, aider ou consoler celui qui s’en trouve atteint exigerait que nous résistions aux larmes : signes de faiblesse ou d’abandon, elles défigurent un visage, brouillent la vue, rendent la parole difficile. Nous pouvons donc entendre la parole de l’Évangile « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » comme une provocation. Provocation salutaire, comme voudrait le montrer ce cahier. C’est en effet comme signe de contradiction que Benoit XVI, dans son Jésus de Nazareth  interprète cette deuxième béatitude formulée par saint Matthieu (Mattieu, 5, 4) . Car pleurer, c’est aussi résister à la tentation de se protéger devant les ravages du mal ou du malheur, renoncer au confort de l’impassibilité et attester que le mal est un mal et qu’il nous atteint au plus profond. Comme l’écrit le pape émérite, aux yeux de Jésus, « la tristesse est accusatrice, elle s’oppose à l’engourdissement des consciences ». Car, précise-t-il : « Celui qui n’endurcit pas son cœur devant la souffrance, devant la détresse de l’autre, celui qui, au lieu d’ouvrir son âme au mal, souffre de son pouvoir, donnant par là-même raison à la vérité et à Dieu, celui-là ouvre les fenêtres du monde et fait entrer la lumière. À ceux qui pleurent ainsi, la grande consolation est promise ». Si le Christ peut indiquer cette voie paradoxale du bonheur, c’est qu’il s’y est lui-même engagé. Les Béatitudes, rappelle Benoît XVI, sont comme « une biographie intérieure de Jésus, un portrait de sa personne ». En effet, le Christ, ayant pris part à la condition humaine, ne peut que faire l’épreuve de ses limites : l’Évangile le montre pleurant sur le péché du monde aussi bien que sur la mort d’un ami comme Lazare. Mais comme le montre Hans Ulrich Weidmann , il ne s’agit pas de s’appuyer sur cet épisode pour opérer une dichotomie entre l’humanité du Christ et sa divinité ni d’affirmer que ses pleurs relèveraient de sa simple humanité par opposition à son pouvoir de ressusciter son ami qui lui-seul révélerait sa divinité. Ce consentement aux larmes est lui aussi divin et il ne prend son ultime signification que sur la croix où le Christ convertit les pleurs de l’humanité en espérance. C’est au pied de la croix que les pleurs trouvent leur source et leur consolation. Voilà pourquoi le Nouveau Testament ne craint pas de faire entendre les larmes des hommes. À rebours d’un idéal platonicien ou stoïcien privilégiant une vision héroïque de la maîtrise, l’Évangile comme les Actes des apôtres ou certaines épitres n’hésitent pas à évoquer les pleurs de femmes ou d’hommes dans toute la complexité de leurs significations, morale, spirituelle ou psychologique, des plus rituels aux plus spontanés. Les gémissements de l’humanité expriment le besoin et l’attente de Celui qui les partage pour y mettre fin. Mais si les pleurs du Christ se mêlent à ceux de l’humanité, peut-on penser que les pleurs auraient pour l’homme une valeur autre que la simple reconnaissance de sa finitude ? En quoi ce que la tradition spirituelle a nommé le don des larmes est-il un don si précieux ? La lecture des Psaumes nous fait déjà comprendre la valeur des pleurs dans les situations les plus dramatiques : l’épreuve du manque, de l’incompréhension et de l’injustice débouche, grâce aux larmes, sur un dialogue avec Dieu. D’autre part, une réponse réside aussi dans ce que Tibor Görföl  appelle l’ascèse des larmes : les pères du désert l’ont, semble t-il, abondamment pratiquée. Sans être dupes de leur ambiguïté, ils montrent que les larmes sont aussi bien l’expression du regret profond du péché, de la peur de l’enfer que celle du désir ou du pressentiment de la gloire de Dieu. Les larmes auraient alors une portée sotériologique. Après Origène qui évoquait « un baptême de larmes et de repentir », un Grégoire de Nazianze distingue un « baptême des larmes ». En quelque sorte, la nature liquide des larmes est suffisamment prise en considération pour les rapprocher de l’eau du baptême. Les pleurs sont ainsi l’occasion d’être à nouveau plongé dans la mort et la résurrection du Christ : au repentir, à la tristesse éprouvée devant le mal ou la mort se mêle la grâce de la vie surnaturelle qui rend alors sensibles les arrhes de la Résurrection. Ce passage salvifique par les larmes est décisif dans la conversion de saint Augustin telle qu’il en fait le récit dans ses Confessions et son commentaire du repentir de saint Pierre, comme le montre Martine Dulaey , met l’accent sur la nature baptismale des larmes qui font renaître à une vie nouvelle. On comprend alors que « la fortune des larmes aille crescendo de l’époque patristique à la fin du Moyen Age », selon la formule de Piroska Nagy . Même si leur manifestation dans l’ère médiévale montre une indéniable évolution d’une culture des affects, c’est bien la quête d’un salut qui fait emprunter à la piété le chemin des larmes. Signes de pénitence, elles acquièrent également la valeur d’un authentique contact avec le divin. Des écrits spirituels invitent même à se représenter le Christ, pour venir, comme Marie-Madeleine, lui baigner les pieds de nos larmes ! On pourrait penser que cette dévotion a fait son temps et que notre difficulté à pleurer sur nos péchés montre la difficulté de la conversion. Cependant, on peut en retrouver la résurgence à notre époque d’une spiritualité des larmes. En effet, quand on demande au poète contemporain Jean-Pierre Lemaire  s’il pense que les larmes ont un sens baptismal, il répond que d’un abîme de larmes « nous remontons en quelque sorte lavés [...] plus vivants, comme sous le regard d’un Dieu qui nous aime ». « Elles rouvrent, ajoute-t-il plus loin, au fond de la souffrance une source qui la fait communiquer avec quelque chose de plus profond qu’elle [...], à une vie qu’on pourrait peut-être qualifier de commune ou d’universelle et que les larmes peuvent comme remettre en mouvement ». S’il est un bonheur des larmes, peut-il, en effet consister en autre chose qu’en une communion avec le Christ et, par lui, à la souffrance du monde ?

 Enfin, si l’on considère la fortune des larmes au cinéma (celles du spectateur coulent peut-être plus facilement dans l’obscurité des salles), on peut penser que ce type d’expression, pour être aujourd’hui souvent réservé à la sphère de l’intime, n’en reste pas moins montré comme le signe d’une authentique souffrance qui appelle notre compassion . Que l’on songe au parti qu’en tirent deux immenses cinéastes dans leur interprétation spirituelle du personnage de Jeanne d’Arc (Dreyer dans Passion de Jeanne d’Arc et Bresson dans Le Procès de Jeanne d’Arc) et l’on comprendra que la matérialité des larmes est partie intégrante de leur signification : leur jaillissement dans les yeux écarquillés de la sainte jouée par Renée Falconetti dit chez le premier une étroite union mystique avec le Christ sur la Croix, alors que la retenue de Florence Carrez dans les pleurs chez le second exprime une confiance sereine et surnaturelle au cœur de la tristesse elle-même. À défaut de pouvoir dresser un panorama de l’usage des larmes au cinéma, nous nous contenterons de prendre l’exemple du premier récit du Décalogue de Kieślowski. Ce film atteste d’une permanence de la tradition spirituelle qui fait des larmes un moyen de communion et le chemin baptismal vers une vie nouvelle.

  

 

 


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